Briller ou disparaître – échange et lien social au sein des communautés de freelances

En marge du salariat, les travailleurs indépendants s’organisent au sein de collectifs d’un genre nouveau allant jusqu’à former de véritables communautés dont le fonctionnement n’est pas sans rappeler celui des sociétés traditionnelles.

C’est dans son fameux Essai sur le don que Marcel Mauss introduit pour la première fois le concept de potlatch.

“Le potlatch (chinook : donner) est un comportement culturel, souvent sous forme de cérémonie plus ou moins formelle, basé sur le don. Plus précisément, c’est un système de dons / contre-dons dans le cadre d’échanges non-marchands. Une personne offre à une autre un objet en fonction de l’importance qu’elle accorde à cet objet (importance évaluée personnellement) ; l’autre personne, en échange, offrira en retour un autre objet lui appartenant dont l’importance sera estimée comme équivalente à celle du premier objet offert.” Wikipedia

Les nouvelles tribus

Ce système de dons / contre-dons est justement au cœur des communautés de freelances. Un système particulièrement visible dans les communautés physiques que l’on retrouve, par exemple, autour des espaces de coworking. Dans ces espaces de travail collaboratif, comme dans les îles lointaines des archipels dont nous parle Marcel Mauss, on donne, on contribue, on participe et, par là, on s’intègre, on s’affirme et on s’élève.

En marge – ou plutôt en arrière-plan –  de la logique marchande incontournable et stimulante, une autre dynamique est à l’œuvre. Une dynamique plus ou moins consciente mue par des besoins obscurs et tendue vers un but clair : faire société.

Le lien comme finalité de l’échange

Bons conseils sur un coin de table, échanges de bons procédés à la pause déj, mise en commun de réseaux perso à l’apéro, trocs de compétences et micro-consulting gratuit lors d’événements dédiés, ces formes d’échanges non-marchands sont à la base des communautés méta-professionnelles qui s’épanouissent depuis dix ans autour des espaces de coworking comme autant de tribus sur leurs îles.

Ces échanges se caractérisent par leur asynchronicité : le don et le contre-don n’ont pas lieu simultanément, créant ainsi entre le débiteur et le créditeur et plus généralement entre l’individu et le groupe, la possibilité et, dans une certaine mesure, l’obligation de se reconnecter plus tard. Entre ces deux temps, entre ces individus, un lien s’est tissé… et c’est ce qui compte avant tout. 

Le fait que la valeur du don soit à la fois relative et non mesurable empêche l’annulation pure et simple du lien qui aurait lieu au moment où le débiteur “rembourse” le créditeur. Ainsi, il reste toujours quelque chose de dû et quelque chose d’espéré. Cela est d’autant plus vrai lorsque qu’on prend le groupe dans son ensemble au sein duquel une multitude de liens asymétriques finissent par tisser une toile inextricable, un véritable tissu social.

Vous n’êtes pas seuls

Ici, l’objet de la transaction passe au second plan et ce sont bien les sujets qui sont au centre de l’échange ; ils en sont même la raison d’être. Le contraire de l’échange marchand qui, au moment où il a lieu, annule instantanément le lien qui pourrait unir les individus y ayant pris part. Ceux-ci peuvent alors retourner d’où ils viennent, libres et seuls, ils ne se doivent plus rien, ils se quittent quittes.

Choisir l’indépendance ne devrait pas signifier se retrouver seul(e) et c’est pourtant encore trop souvent ce qui se passe. Chers travailleurs indépendants, si Amédée a un seul conseil à vous donner pour ce mois de mai, c’est celui-ci : sortez de chez vous, partez à la rencontre de vos pairs, rejoignez un espace de coworking, un collectif ou une coopérative… Quelque part, une tribu vous attend et, n’ayez crainte, on vous y accueillera même si, par discrétion, vous vous présentez sans vos plumes et votre étui pénien.

Antoine van den Broek
Rédacteur en chef d’Amédée

Indépendant, frère-fondateur de Mutinerie, penseur, acteur et témoin des nouvelles formes de travail, passionné par le développement de communautés, j’aime faire des rencontres et raconter des histoires, deux activités auxquelles je peux me livrer par la grâce d’Amédée

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