Comment on apprend à devenir freelance

Les organismes de formation supérieure se sont jetés sur l’entrepreneuriat mais restent lents à inclure le travail indépendant dans leurs formations. Résultat, les jeunes diplômés qui se lancent en freelance doivent encore beaucoup compter sur les conseils de leurs pairs pour apprendre certains aspects de leur activité.

Pour beaucoup de travailleurs indépendants, l’apprentissage du freelancing se fait sur le tas. À coups de blogs, forums, articles de presse et de conseils échangés avec des confrères, on apprend petit à petit les fondamentaux du travail indépendant : quel statut adopter, comment trouver des clients, combien facturer son travail, comment gérer sa trésorerie, etc. Ces compétences adjacentes à celle que l’on vend (en tant que graphiste, rédacteur, web designer, etc.) font rarement l’objet d’une formation dédiée — à moins de décider d’investir dans les nouveaux programmes qui émergent sur ce créneau. Et les bataillons d’étudiants qui sortent chaque année des écoles de commerce, de design ou d’art ne sont pas toujours formés aux réalités du travail indépendant.

Les étudiants-indépendants débarquent

Pourtant, ils sont de plus en plus à lorgner du côté du freelancing dès leur diplôme obtenu — voire pour financer leurs études. Selon Digischool, les 18-29 ans seraient 48% à vouloir créer leur entreprise (ce qui n’est pas exactement la même chose que de se lancer en freelance, mais témoigne de la perte d’attrait des parcours classiques en entreprise). Selon un baromètre OpinionWay pour le Mouvement pour les jeunes et les étudiants entrepreneurs (Movjee) paru en novembre 2017, 44 % des étudiants et 37 % des élèves en lycée professionnel souhaitent créer ou reprendre une entreprise. Par ailleurs, 50% des étudiants occupent un emploi pour financer leurs études, et de plus en plus décident de le faire en freelance plutôt que de trouver un “job étudiant”. Dans une interview pour le site consocollaborative.com, Grégory Beck, co-fondateur du site la Crème de la Crème, déclare ainsi : “Quitte à travailler pour payer ses études, autant utiliser ce que l’on apprend en cours !”

En Belgique, ce mouvement a carrément mené à l’instauration du statut d’étudiant-indépendant, en vigueur depuis le 1er janvier 2017. En France, quand on n’a pas recours à des plateformes spéciales étudiants comme La Crème de la Crème ou Wizbii, on bricole des solutions : sur son blog, l’un des fondateurs de Digital Village se félicite d’avoir mis en place, en partenariat avec l’école web Hétic, un nouveau mode de rémunération et d’apprentissage pour les stagiaires : 554 euros par mois au titre de leur stage, et des missions facturées à la journée quand ils travaillent pour des clients. Un premier tremplin pour mieux se lancer tous seuls :

« Entourés par les nombreux autres freelances de Digital Village, ils ont gagné en expérience technique mais aussi administrative et commerciale pour mieux gérer leur activité de freelance qu’ils continuent encore aujourd’hui. »

C’est super, mais cela reste de l’apprentissage sur le tas.

L’enseignement supérieur, antichambre du salariat

Car ce que cet attrait des étudiants pour le freelancing signifie, c’est que de plus en plus de freelance le deviennent sans passer par la case emploi salarié. Jetés immédiatement dans le grand bain du travail indépendant, sans expérience et sans réseau, ils n’ont guère que leurs formations sur quoi s’appuyer pour s’en sortir. Et ces formations pèchent encore beaucoup.

Pas une ligne sur le freelancing, l’auto-entrepreneuriat ou le travail indépendant sur les sites de la plupart des écoles de commerce, de design, de développement web ou d’art.

Katerine Louineau, membre du Comité des Artistes-Auteurs Plasticiens, confirme : “Dans les écoles d’art, on n’enseigne rien du tout du point de vue de l’exercice professionnel, on ne sait pas faire une facture en sortant.” Le graphiste Thomas Ruffier dispense sur son blog des conseils aux graphistes freelance débutants, “parce que beaucoup de graphistes ne savent absolument pas dans quoi ils mettent les pieds lorsqu’ils se décident à se mettre en tant que graphiste indépendant. (…) Les écoles et organismes de formation n’accompagnent vraiment pas assez l’étudiant lors de son passage à la vie active.”

Du côté des écoles de commerce, les formations à l’entrepreneuriat pullulent, mais pas grand-chose sur le front du travail indépendant. Il n’y a guère que les écoles de journalisme, qui préparent des bataillons de futurs pigistes, qui dispensent des connaissances sur le droit du travail et des pigistes ou sur la manière de vendre un sujet. Celle de Sciences Po dispense deux cours obligatoires sur la vie de pigiste et de correspondant à l’étranger. Et l’incubateur de start-ups de l’institut d’études politiques « fait venir une  intervenante pour parler des différents contrats de travail possibles en start-up », nous explique le service de presse. À part ça et dans l’ensemble, l’enseignement supérieur fait toujours office d’antichambre du salariat ou, au mieux, de l’entrepreneuriat.

Bien sûr, il y a de fortes chances pour que ça change. De la même manière qu’il y a une dizaine d’années les grandes écoles se dotaient toutes de programmes d’entrepreneuriat, elles ne devraient pas tarder à intégrer dans leurs formations le fait que de plus en plus de jeunes diplômés ont envie de tenter l’aventure en freelance. Cela implique un changement de paradigme toutefois pas si anodin : et si l’école n’était pas là pour servir l’entreprise, mais l’épanouissement professionnel de ses étudiants, quelle que soit la forme qu’il prend ?

Philothée Gaymard
Journaliste indépendante
Je suis journaliste et rédactrice freelance depuis tout début 2015, après quatre ans passés chez Usbek & Rica. J’écris sur le genre, l’innovation, le développement durable et parfois un mélange de tout ça.

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