Guildes, corporations, compagnons : et si les freelances s’inspiraient des anciens

Quel syndicalisme pour les nouveaux travailleurs indépendants ? On nous rebat sans cesse les oreilles avec cette question, ces derniers temps. Et pour cause : en voilà un problème épineux ! Le hic, c’est qu’il est peut-être tout simplement mal formulé. Et si le syndicalisme moderne, tel qu’il s’est structuré au fil des révolutions industrielles, n’était en fait d’aucune aide pour soutenir les luttes sociales futures des freelances ? Et s’il fallait aller chercher l’inspiration dans un passé plus lointain ?

Qu’ils aient choisi ou qu’ils subissent leur statut, les indépendants sont aujourd’hui confrontés à tout un ensemble de défis sociaux et économiques. En vrac : atomisation, pouvoir de négociation faible face aux grands donneurs d’ordre, délais de paiement, intermittence des revenus, protection sociale défaillante, difficulté d’accès au logement… La liste est longue comme le bras, et oui, il y a du boulot !

Les grandes centrales syndicales, d’ailleurs, ne s’y trompent pas, et draguent explicitement ces travailleurs d’un nouveau genre dont on ne cesse d’annoncer à coups d’études prospectives qu’ils constitueront demain une part toujours plus importante de la population active. Aux Etats-Unis, ils seraient d’ores et déjà 55 millions, donc si une tendance analogue devait se confirmer dans nos contrées dans un futur récent, effectivement, les freelances, ça compte pas pour des prunes. La CFDT, qui a lancé à la fin de l’année dernière la plateforme Union à destination des non-salariés, l’a bien compris.

Vers des syndicats de freelances ? Bonne chance !

Mais les freelances, eux, qu’en pensent-ils ? Vont-ils se précipiter dans les bras des grandes centrales syndicales comme un seul homme ? Qui vivra verra, mais il est tout de même permis d’émettre quelques réserves.

Pourquoi ? Parce que dans sa forme actuelle, le syndicalisme est l’enfant du mouvement ouvrier des XIXème et XXème siècles.

Il est le reflet d’une lutte des classes bien particulière, qui a opposé une classe capitaliste concentrant entre ses mains une part toujours croissante des moyens de production, et une classe ouvrière toujours plus nombreuse ne possédant rien que sa force de travail. Dans ces usines géantes aujourd’hui disparues (en Occident), qu’on appelait parfois “forteresses ouvrières”, les prolétaires prirent conscience de la force que, par leur nombre, ils pourraient constituer s’ils prenaient la peine de s’organiser.

Le syndicalisme, de façon schématique, c’est ça : par la masse, par la détermination et par l’action coordonnée, rééquilibrer la balance des pouvoirs entre capital et travail. Bref, le syndicalisme est irrémédiablement lié à la société salariale.

Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, j’ai du mal à inscrire les freelances – ce groupe socialement  hétérogène, géographiquement éclaté et dépourvu de conscience de classe – dans la continuité de ce récit.

Incapables de la jouer collectif, les indépendants ? Ce serait aller un peu vite en besogne ! Il se trouve qu’avant le temps de l’industrialisation triomphante, il existait bien d’autres formes d’organisation de travailleurs, et que nous pourrions peut-être aller y piocher deux ou trois bonnes idées.

Le vintage, c’est tendance

Petit rappel historique : du Moyen Âge jusqu’à la Révolution, la vie économique était dominée par les corporations. Artisans et marchands – négociants, drapiers, orfèvres, charpentiers, tailleurs de pierres, etc. – étaient groupés au sein de communautés de métier qui exerçaient un contrôle strict sur l’exercice d’une profession donnée.

La corporation était une association obligatoire : elle décidait de qui avait ou non le droit de s’établir et d’accéder à un marché. Pas de libre entreprise, la corporation exerce une forme de monopole collectif !

La corporation a par ailleurs un rôle réglementaire de première importance, sur le plan social – elle fixe le niveau des salaires, les conditions de travail, etc. – des normes de production et de commercialisation. La structure d’une corporation était fortement hiérarchisée, entre maîtres, installés à leur compte et tirant à ce titre leur revenu de la vente de leur production, compagnons rémunérés en fonction de leur temps de travail et apprentis.

Des jurés, nommés ou élus par l’assemblée des maîtres, exerçaient à la fois la fonction d’inspecteur du travail et de contrôleur qualité.

Enfin – et la chose a son importance – les techniques et savoir-faires étaient collectivement détenus au sein de la corporation. La propriété intellectuelle moderne est une invention postérieure. Ce fut la Révolution Française, fortement imprégnée de philosophie libérale, qui mit définitivement à bas cette mécanique bien huilée. À la fin du XVIIIème siècle, on en est de plus en plus persuadé, l’entreprise et la concurrence doivent être libres. Les corporations sont officiellement abolies par le décret d’Allarde en mars 1791, et le mois de juin de la même année, la loi Le Chapelier va encore plus loin en interdisant carrément toute forme d’organisation collective (ce qui permit, au passage, d’interdire les syndicats jusqu’à la loi Waldeck-Rousseau de 1884. Pratique, non ?). Le député Le Chapelier n’était d’ailleurs pas du genre à avancer à visage couvert :

Il doit sans doute être permis à tous les citoyens de s’assembler ; mais il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs; il n’y a plus de corporation dans l’Etat ; il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu, et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation.

Isaac Le Chapelier

Ça a le mérite d’être clair ! Incidemment, cela signifiait qu’en matière économique, la seule loi qui s’imposerait désormais à tous serait celle du marché. Bon, à ce stade, vous vous demandez probablement pourquoi je vous parle de ces vieilleries, ou même pire, si je n’ai pas légèrement viré nostalgique de l’Ancien Régime. Que nenni ! En revanche, dans cette organisation un peu rétro du travail, je trouve deux ou trois enseignements dont nous autres, freelances des temps postmodernes, serions peut-être bien avisés de nous inspirer.

Le freelance avisé évite le risque inutile

Le sportif intelligent évite l’effort inutile”, déclarait avec emphase Monsieur Mégot, le prof d’EPS amateur de Kro du Petit Spirou. Comme quoi, la sagesse se trouve jusque dans les ouvrages les plus inattendus. Car on pourrait dire la même chose du freelance et du risque : l’incertitude, on s’en coltine déjà bien assez, pas la peine d’en rajouter ! C’est ce qu’avaient bien compris les marchands du nord de l’Europe au début du Moyen Âge quand ils formèrent les premières guildes.

À cette époque, en effet, un marchand, c’est un peu un aventurier : les routes commerciales, sur terre comme sur mer, sont tout sauf sûres. Pirates et bandits de grand chemin y pullulent, quand ce n’est pas le seigneur local qui vous rançonne sans aucun complexe. Pire : le droit féodal, qui s’inscrit plutôt dans l’univers rural, protège mal cette proto-classe bourgeoise urbaine. L’aventure, ça va un temps, mais à un moment, business is business.

Dès l’époque carolingienne, les marchands du Nord vont donc former des associations de coopération, qu’on appelle guildes (quand elles regroupent les marchands d’une même ville) ou hanses (regroupement de plusieurs villes). Ces dernières préfigurent les corporations décrites plus haut, mais sont moins rigoureusement structurées.

En leur sein, les marchands mettent en commun des capitaux, ils s’assistent les uns les autres pour assurer la sécurité du transport de marchandises, s’assurent mutuellement contre les pertes…

Bref, de quoi inspirer les indépendants d’aujourd’hui, qui doivent composer avec un droit du travail pensé pour l’ère salariale, le brigandage des grands groupes mauvais payeurs et les rapines imprévisibles des seigneurs du RSI ! Et si la fameuse coopérative SMart, en Belgique, n’était rien d’autre que l’héritière des guildes qui régnaient autrefois dans la même région d’Europe ?

Contre ceux qui seraient tentés de profiter de notre atomisation, recréons des communautés de métier !

La vie de freelance a bien des avantages, c’est un fait. Mais ne cédons pas pour autant aux pudeurs de gazelle, comme dirait l’autre : aux yeux de pas mal de grandes entreprises, recourir à des indépendants est encore trop souvent un moyen de tirer les prix vers le bas. Les freelances constituent en effet une main d’oeuvre atomisée, à laquelle il est facile de dicter des conditions de façon unilatérale. Alors pourquoi se priver ?

Les héritiers du Sieur Le Chapelier parlent crowdsourcing et plateformisation. Face à cet état de fait, un chouïa de corporatisme ne fait pas forcément de mal. C’est ce genre de réflexe qui animait d’ailleurs ce collectif de designers et graphistes qui pestait en 2014 contre l’agence de crowdsourcing Creads, accusée de contribuer à la destruction de leur profession. Ne délirons pas : photographes, graphistes, développeurs et consultants ne vont probablement pas recréer des corporations, qui appartiennent à un âge révolu. Mais s’en inspirer pour inventer de nouveaux collectifs, capables de résister à la prolétarisation que la pression conjuguée du numérique et de l’automatisation ne manquera pas d’amener sur leur terrain, pourquoi pas ?

Compagnons, luttons contre la prolétarisation !

D’ailleurs, la prolétarisation, parlons-en. Ce n’est pas qu’une histoire de prix tirés vers le bas.

La prolétarisation, c’est le processus qui conduit à formaliser, codifier et standardiser un savoir-faire donné pour finalement l’arracher à celui qui l’exerce.

Comme on le rappelle du côté de chez Ars Industrialis, cette privation des savoir-faire a d’abord touché la classe ouvrière, mais il n’y a pas de raison que le phénomène s’arrête là. Ainsi, s’il existe encore aujourd’hui d’authentiques artisans parmi les développeurs, il n’y a aucune raison objective pour qu’ils ne soient pas demain de petites mains parmi d’autres.

Comment lutte-t-on contre la prolétarisation, me demanderez-vous ? En transmettant savoir et connaissances pratiques par d’autres moyens. Une institution qui existe encore de nos jours a été spécifiquement conçue à cette fin : le compagnonnage. Cette branche dissidente du mouvement ouvrier connaît son heure de gloire dans la première moitié du XIXème siècle. Méfiants face à l’organisation hiérarchique – et souvent héréditaire – des corporations, et plus tard, critiques de l’industrialisation naissante, les compagnons se sont rendus célèbres par le Tour de France qu’ils accomplissent dans le cadre de leur apprentissage. Pendant cette période, ils passent d’atelier en atelier, travaillent sous les ordres de plusieurs maîtres et apprennent au passage techniques, savoir-faire et “tours de main” ancestraux.

Derrière, il y a cette idée que dans la relation de maître à disciple, une part du savoir transmis est irréductible à tout effort de formalisation. Que dans toute activité productive, il y a une dimension artistique.

Si vous avez lu l’Eloge du Carburateur de Matthew Crawford, ou encore sa (longue !) dissertation sur les facteurs d’orgue, vous savez probablement de quoi je veux parler. Si vous ne l’avez pas lu, c’est le moment de faire un tour dans votre librairie préférée ! Ce n’est pas pour rien qu’autrefois, on n’opérait de distinction entre art et artisanat. Si des tailleurs de pierres, des charpentiers ou des luthiers continuent d’être formés de cette manière, pourquoi ne pas tenter le coup pour les codeurs et consultants en communication indépendants ?

Camarades, compagnons, quel que soit le nom que vous vous donnez les uns aux autres, vous avez compris l’idée : il a existé, par le passé, mille et une façons de la jouer collectif. A vous d’inventer la vôtre !

Arthur de Grave
Rédacteur

Journaliste, chroniqueur, rédacteur en chef du magazine OuiShare et co-auteur du livre Société Collaborative.
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