C’est quoi l’excellence, quand on est freelance ?

Amédée explore ce que la quête d’excellence implique quand on est travailleur indépendant.

Qu’est-ce que cela veut dire, exceller ? Comment évalue-t-on l’excellence quand on est freelance ? Pour certains ce sera le chiffre d’affaires, pour d’autres le nombre de clients ou le prestige qui leur est associé, pour d’autres encore le fait d’être connu dans son domaine ou de ne pas avoir exactement la même vie que les autres, de sortir du lot. Je me souviens d’un article de Technikart qui, en 2011, avait fait grand bruit chez les journalistes : intitulé “La ligue des pigistes extraordinaires”, il évoquait une vingtaine de pigistes qui se partageraient à eux seuls la moitié des rédactions de la place parisienne, pour gagner entre 3000 et 6000€ par mois. À l’époque, de nombreux journalistes pigistes s’étaient scandalisés de l’idée faussée que cela donnait de leur profession, qui plus est dans un magazine qui avait alors la réputation d’être mauvais payeur.

Mais il y avait quelque chose, chez ces “pigistes extraordinaires”, qui ressemblait aux ouvriers auto-baptisés “sublimes” du XIXe siècle : des francs-tireurs, sans dieu ni maître, épris de liberté et suffisamment qualifiés pour se permettre de ne “travailler que pour une durée qu’ils fixaient eux-mêmes” et de choisir leur patron, comme l’explique Roland Poquet sur le site de l’Association pour une économie distributive. “La différence est-elle si grande entre ces ‘sublimes’ et tel informaticien de haut niveau qui, de nos jours, se permet de choisir son employeur, exerce à la demande de celui-ci un travail à durée déterminée dans une entreprise et continue à être rémunéré par cet employeur en attendant que celui-ci lui trouve une nouvelle affectation dans une autre entreprise ?” (L’article date de 2003, avant l’explosion du travail indépendant, mais le parallèle marche toujours.)

Exceller = se distinguer

Cependant, la donne me semble un peu changée maintenant qu’un nombre croissant de travailleurs vivent comme ces “sublimes”, sans patron et avec une relative flexibilité dans leurs horaires de travail (sans idéaliser la vie de freelance ni oublier que le slashing est parfois une nécessité économique, cette liberté est tout de même l’un des critères de choix pour nombre d’entre nous). Comment se distinguer sur un marché du travail où nous sommes de plus en plus nombreux à mettre nos compétences à disposition de manière quasi permanente, et non pas une fois de temps en temps, à l’occasion d’un changement de poste ?

Si l’on revient aux fondamentaux, le Trésor de la langue française définit l’excellence comme le “caractère de la chose ou de la personne qui correspond, presque parfaitement, à la représentation idéale de sa nature, de sa fonction ou qui manifeste une très nette supériorité dans tel ou tel domaine.” Exceller, ce serait donc surtout maîtriser des compétences de manière “supérieure”. Or de plus en plus, être “supérieur”, ce n’est pas uniquement être bon dans ce qu’on fait : c’est aussi cumuler plein de compétences différentes, périphériques à son coeur de métier, tout en se spécialisant de plus en plus. Ce paradoxe est très présent dans les conseils que livre Stephane Kasriel, le CEO d’Upwork, dans un article publié par Fast Company. Pour lui, “les freelancers qui réussiront à l’avenir doivent remplir quatre critères”. D’abord, ils doivent avoir des compétences spécialisées : “plus de 80% des managers de ressources humaines ont du mal à attirer des gens qui ont les bonnes compétences (…). Résultat, dans la ‘guerre pour le talent’, les professionnels qui peuvent offrir un éventail de compétences différencié (…) auront un coup d’avance sur le marché des freelances.” C’est peu ou prou le conseil que nous donnent les entreprises qui travaillent avec des indépendants : “Il faut avoir une plus-value, une niche, mettre en avant son originalité par rapport à la masse. Aujourd’hui, un freelance qui n’est pas spécialisé est mort”, considère Emmanuel Guillaud, fondateur et dirigeant de GEnetvision.

Mais dans le même temps, et c’est un autre conseil de Stephane Kasriel, le freelance idéal doit développer des compétences périphériques que l’on s’accorde généralement à appeler “soft skills”. “Avoir de bonnes compétences humaines peut vous rendre plus compétitif que quelqu’un avec la même expertise technique mais peu de tact dans ses relations avec les gens. Après tout, c’est l’aspect humain des choses que les robots (pour le moment) ne peuvent pas facilement maîtriser.”

Freelance, « solopreneur », et après ?

Le côté homme ou femme-orchestre du freelance extraordinaire ne s’arrête pas là : Kasriel recommande ainsi d’être extrêmement adaptable, parce que “les compétences qu’on recherche aujourd’hui ne sont pas les mêmes que celles qu’on demandera demain.” Il souligne les vertus du “job-hopping”, qui entretient la capacité — déjà présente chez les freelances, comme l’observe une étude menée par UpWork et la Freelancers Union — à assimiler de nouvelles compétences très rapidement. Enfin, il faut bien un aspect un peu business : pour réussir, il convient de faire sien le néologisme “solopreneuriat” et d’adopter une réelle stratégie de développement plutôt que de se laisser porter de mission en mission.

En résumé, le freelance qui excelle est compétent dans son domaine et dans une foule d’autres choses : il est aussi entrepreneur, doué avec les gens et hyper agile, pour reprendre un autre mot chéri par la startup nation. Ça fait beaucoup, mais n’est pas sublime qui veut.

Et puis cela ne doit pas faire oublier que pour certains, exceller signifie justement cesser d’être freelance. Comme le souligne Émilie, consultante indépendante en communication, en tant que free, on n’a pas accès aux postes de décisions stratégiques “à moins d’avoir la confiance absolue des clients, ou bien de décider des choses en concertation avec eux, ce qui arrive rarement.” Pour elle, il est clair que si elle veut un jour être aux manettes et plus seulement prestataire, elle devra revenir au salariat. Mais qui a dit qu’on devait être freelance pour la vie ?

À lire   Freelance, et après ?

Philothée Gaymard
Journaliste indépendante

Je suis journaliste et rédactrice freelance depuis tout début 2015, après quatre ans passés chez Usbek & Rica. J’écris sur le genre, l’innovation, le développement durable et parfois un mélange de tout ça.

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