Femmes freelance : liberté ou double peine ?

L’équilibre vie professionnelle-vie privée reste toujours plus dur à atteindre pour les femmes que pour les hommes. Et que se passe-t-il quand elles sont freelance ?

Il y a cinq ans, un sondage réalisé par Ipsos pour le magazine Elle faisait ce constat assez déprimant : pour 92% des femmes, il était de plus en plus difficile de concilier vie privée et vie professionnelle, et 57% d’entre elles jugeaient qu’avoir un enfant les pénalisait dans leur carrière.

En effet, selon une étude de l’Insee datant de 2015, les femmes assument toujours les deux tiers du travail domestique — perpétuant la tradition de la « double journée de travail ».

Et, quand enfants il y a, ce sont elles qui gèrent 65% des tâches parentales. L’institut rappelle que cette inégale répartition « pèse sur leur activité professionnelle, et se traduit par des interruptions de carrière et des journées de travail plus courtes. Avec, à la clé, des inégalités de salaire et la persistance d’un ‘plafond de verre’ », comme le rapporte Le Monde.

Il y a donc de quoi se demander si la clé ne serait pas pour ces femmes de devenir freelance ou de monter leur boîte : loin des préjugés liés à leur statut de (potentielle) mère et libres d’organiser leur temps comme elles le veulent, elles pourraient développer leur vie et leur carrière comme elles l’entendent. Pourtant, le sujet de l’équilibre vie privée-vie professionnelle est particulièrement brûlant chez les travailleurs indépendants, tous genres confondus, et il serait assez logique de craindre que ce soit encore pire pour les femmes qui ont la charge d’un foyer. La réalité, évidemment, est quelque part entre les deux.

Extrême flexibilité

Dans The Telegraph, Alice Judge-Talbot vante les mérites de ce qu’elle appelle la « portfolio career », le fait de gagner sa vie en menant plusieurs activités indépendantes de front. Après des années à travailler près de 12 heures par jour dans une grosse entreprise (un standard qu’elle qualifie de « barbare »), cette mère célibataire a découvert les joies de déposer ses enfants à l’école ou d’aller assister à leurs matchs de foot. Même si le pendant de cette flexibilité, ce sont des week-ends et des soirées « sans vie sociale ». Son amie Kate abonde : « J’ai décidé que ma priorité était d’être chez moi avec mes enfants. Mais la flexibilité de mon emploi du temps — qui est un vrai avantage pour satisfaire ses clients — est une chose que je suis contente de pouvoir leur offrir. »

Pour beaucoup de femmes freelance, atteindre l’équilibre entre vie privée et travail semble en fait signifier une réorganisation de leurs heures plutôt qu’une réduction des tâches domestique.

Émilie, mère depuis tout juste un an, dit qu’avoir un enfant rend « absolument » plus difficile de trouver cet équilibre : « Il faut s’adapter et réapprendre un rythme temps libre/travail qui ne dépend plus uniquement de l’envie mais tout simplement de l’enfant et de son rythme à lui qui impose le tempo. C’est donc beaucoup plus contraignant et ça réduit aussi drastiquement les temps de vrai break après le travail. »

Rebeccah, mère de deux enfants, a toujours été freelance. Son mari travaille beaucoup et c’est donc à elle qu’incombent la plupart des tâches domestiques et parentales. Pour elle, fonder une famille a fini par se traduire par un changement d’activité : « J’enseignais l’anglais langue étrangère et ça me plaisait beaucoup, mais les cours étaient le soir et ça ne marche pas avec des enfants. Ensuite j’ai enseigné l’anglais des affaires pendant la journée, mais c’était stressant quand les enfants tombaient malades parce que je devais annuler les cours (…) et que je n’étais pas payée. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de tout changer, de devenir journaliste et traductrice et de travailler depuis chez moi. »

Une question de priorité

La principale différence entre les freelance et les salariées serait donc que les premières organisent leur vie professionnelle en fonction de leurs enfants, tandis que les secondes doivent faire fonctionner leur vie de famille « autour » de leur travail.

Les unes sont plus précaires, mais elles bénéficient d’une flexibilité que les autres n’ont pas, ou beaucoup moins (dans L’Express, Judith explique que le télétravail, qui lui simplifierait bien la vie, serait difficile à faire accepter dans son entreprise dont ce n’est pas la culture).

Même s’il n’existe pas de statistiques ou d’études sur le sujet, on peut tout de même raisonnablement supposer que les travailleuses indépendantes effectuent plus de tâches domestiques que les salariées, et que la répartition dans le couple est encore plus déséquilibrée que la moyenne quand leur conjoint travaille à temps plein. Les sujets liés à l’assurance maladie, au congé maternité ou encore à l’accès aux modes de garde pour les femmes freelances contribuent à rendre le modèle de l’indépendance professionnelle plus risqué et plus stressant que le salariat.

Au final, difficile de dire lesquelles sont les mieux loties. La solution idéale, si elle existe, tiendrait plus à la personnalité et aux priorités de chacune. Rebeccah et Émilie n’ont pas choisi d’être indépendantes pour mieux équilibrer leur vie ; ce sont des freelance comme les autres, qui déplorent la difficulté à stopper la journée de travail et l’incertitude des revenus, mais chérissent leur liberté et leur flexibilité. Et être mères par-dessus tout ça demande, accessoirement, une dose encore plus grande d’adaptabilité.

Photo de couverture Andrew Neel
Photo #2 Alexander Dummer

Philothée Gaymard
Journaliste indépendante

Je suis journaliste et rédactrice freelance depuis tout début 2015, après quatre ans passés chez Usbek & Rica. J’écris sur le genre, l’innovation, le développement durable et parfois un mélange de tout ça.

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