Freelance, pourquoi faire ?

L’image d’Epinal du freelance nous présente un travailleur indépendant numérique, dont la liberté tient à un écran et au fil d’une connexion Internet. Développeur, graphiste, communicant : il est souvent présenté libre de toute attache matérielle. Du côté des discours critiques, on présente avant tout la précarité de certains prestataires de services : livreurs à vélo et chauffeurs de VTC en tête.

Cette représentation – qui associe le travail indépendant à l’économie numérique – s’explique par l’effet de nouveauté. On opère ainsi une distinction nette entre les métiers relativement récents – à qui on donne souvent le titre honorifique de freelance – et le reste des travailleurs non-salariés. Pour remettre les choses en perspective, sur les 2,8 millions d’indépendants que compte la population Française, 27%[1] sont artisans, 24% sont commerçants et 17% agriculteurs. Bien que les statuts d’un menuisier ou d’un développeur indépendant soient les mêmes (EURL, SASU, Auto-entreprise, portage salarial), parler d’artisan freelance sonne encore comme un barbarisme. Peut-être plus pour très longtemps…

Ces freelances qui font : makers et néo-artisans

Nombre d’indices permettent aujourd’hui de questionner la frontière entre anciens et modernes alors que se dessine l’émergence d’un nouvel artisanat. Ce dernier associe les spécificités du travail indépendant contemporain et une culture du métier et du savoir-faire, très ancrée dans l’artisanat traditionnel.

Le nombre de créateurs d’entreprises artisanales issus de l’enseignement supérieur a augmenté de presque 50% entre 2009 et 2013. Dans son livre La révolte des premiers de la classe, Jean-Laurent Cassely décrit le phénomène et parle d’une appétence pour les métiers “concrets” chez les jeunes diplômés. Il distingue les “gens qui veulent se reconnecter avec l’environnement physique, vers des métiers manuels donc. De l’artisanat, de la production, des métiers de bouche…” de ceux qui vont être dans le besoin d’avoir plus d’interactions avec les autres. Ils peuvent alors s’orienter vers le commerce par exemple mais à une échelle plus petite, plus locale.

Ce retour en grâce de l’artisanat et du commerce – les deux piliers historiques du travail indépendant – s’appuie sur de nouvelles hybridités plutôt que sur un authentique retour en arrière. L’émergence d’une culture “maker” illustre bien la variété des filiations.

La place du faire et du savoir-faire constitue un héritage historique. Dans son rapport Stress au travail et santé : Situation chez les indépendants, l’INSERM rappelle que dès le XIIIè siècle, “l’apprentissage, la maîtrise, le compagnonnage, structurent la vie et le travail des gens de métiers”. C’est dans la transmission des savoirs, l’utilisation des nouvelles technologies et les justifications idéologiques que le néo-artisan trouve sa spécificité. Ainsi, les communautés makers vont s‘appuyer sur des logiques de partage ouvertes (open-source), des espaces partagés (Makerspaces, fablabs) et des outils numériques de pointe (modélisation 3D, machines à commande numérique, etc…), s’inscrivant de fait dans une mutation du travail toute contemporaine. Le boulanger nouvelle génération – “capitaliste hipster” selon les termes de Elizabeth Nolan Brown – va s’appuyer sur un storytelling de l’authenticité.

Comme le freelance “numérique”, il se construit dans l’opposition à la grande entreprise, aux chaînes du salariat et aux fameux “bullshit jobs”.

La fabrique du sens

L’émergence des néo-artisans et commerçants ou le retour en grâce des métiers de fabrication constituent une réponse à la disgrâce du tertiaire. Le travailleur de bureau moderne tente d’échapper à l’absurde, dans un écho tragique aux mots de Pascal. « Ennui. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme, l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »

Faire, pour le maker freelance, c’est avant tout faire sens, à la fois sur le plan individuel d’une quête personnelle, et plus paradoxalement sur le plan collectif d’une libération du travail.

Sens et Reconnaissance, le retour d’homo faber

“Nous avons changé l’œuvre en travail ; les idéaux de l’homo faber, la permanence, la stabilité et la durée, ont été sacrifiés à l’abondance, idéal de l’animal laborans”, nous explique Myriam Trabelsi dans sa lecture d’Hannah Arendt. Alexandre Lacroix, écrivain et directeur de la rédaction de Philosophie Magazine, va plus loin et parle de l’émergence d’un “homo fluxus” numérique, perdu face à la “liquéfaction des œuvres”. “Les œuvres ne participent plus à l’édification et à la stabilité du monde humain. Et pourtant, on demande aux salariés de développer des savoir-faire complexes, comme l’artisan d’autrefois. Le malaise ou l’incertitude quant au sens du travail s’explique donc par ceci : homo faber voit ses œuvres englouties par le temps présent et le court terme.”

L’émergence du freelance maker peut donc être comprise comme un retour à la stabilité à travers la fabrication. Dans ce cadre, le travailleur se libère, il est à la fois maître de lui-même et du monde qui l’entoure.

Ce retour du “faire” a des conséquences sociales importantes, particulièrement en termes de reconnaissance. Les vases communicants s’équilibrent en faveur de celui qui travaille de ses mains au grand dam d’homo fluxus. Comme l’explique Jean-Laurent Cassely, “le hipster microbrasseur ou le pâtissier s’est peu à peu substitué aux héros de la mondialisation heureuse : les cadres supérieurs de La Défense”. Selon une étude BVA, près de 60% des français seraient prêts à se reconvertir dans l’artisanat s’ils en avaient la possibilité…

Sens collectif

Cette quête de sens et de reconnaissance individuelle se double d’un mouvement collectif, d’un début de critique sociale. Sans être révolutionnaire, ni même anti-capitaliste, le néo-artisan va s’inscrire dans un ancrage local, à l’inverse de la multinationale.

A travers le processus de fabrication artisanal et en valorisant une culture du Do-It-Yourself, il s’oppose sans agitation aux errances d’un capitalisme mondialisé : gaspillage, surconsommation, qualité en berne…

De la même manière, l’émergence d’une culture maker, très influencée par le monde libriste et s’appuyant sur le concept de “communs”, s’oppose directement à la domination des plateformes ou à l’uniformisation des productions incarnée par IKEA. Il invente de nouveaux modes d’organisation du travail de la production et de l’espace au sein des fablabs et autres makerspaces, formulant ainsi une critique efficace de l’industrie mondialisée.

Reste à savoir si le mouvement est pérenne, s’il réussira à imposer ses valeurs avant d’être absorbé par ce qu’il dénonce. Car comme l’écrit Vincent Edin dans Usbek et Rica, “nombre de néo-convertis masquent mal, par un storytelling abusif avec chapeau de paille et salopette, leur envie de faire fortune dans ce nouveau business”


Photo de couverture
Nicolas Hoizey
Photo #2 Matt Artz

Guillaume Ladvie
Rédacteur

Indépendant vendu au plus offrant. Du grand groupe industriel à la petite maison d’édition, je conseille, je communique et j’écris beaucoup. Grande tendresse pour les questions de langage et de folklore digital. Éditeur de scalde.co. Grenoblois de Paris.

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