Immortelle entreprise ?

Le concept d’entreprise est ancien, mais sa forme intégrée – la grande entreprise du XXe siècle – est relativement récente. Aujourd’hui, les bouleversements portés par l’économie numérique ou les logiques de mondialisation mettent à mal ce modèle. L’entreprise s’éparpille, elle se “plateformise” d’un côté et s’individualise de l’autre. L’opinion publique ne cesse de lui rappeler ses responsabilités. Pour mieux comprendre ses évolutions et ses perspectives, nous sommes partis en voyage aux nouvelles frontières de l’entreprise.

L’entreprise intégrée, une forme récente

La notion d’entreprise dans son sens le plus large est ancienne et multiple. A ce titre, il est complexe d’en parler au singulier : l’histoire compte, et comptera sans doute encore longtemps, une grande variété d’organisations propres à satisfaire les ambitions d’homo œconomicus. Une remarque introductive qui n’interdit pas de brosser le portrait historique des tendances “entrepreneuriales”. Si on remonte à l’Antiquité, le terme est anachronique car l’esprit d’entreprise de l’époque est plutôt réservé à l’action militaire. Alexis Penot, maître de conférences à l’ENS Lyon, décrit des mentalités partagées entre un Platon qui réserve le travail aux esclaves et Aristote qui estime que la stérilité de l’échange ne produit aucune richesse”.

Le Moyen Âge féodal, “principalement autarcique” n’est pas beaucoup plus favorable à l’éclosion de l’entreprise telle qu’on la connaît aujourd’hui. Jusqu’à la Renaissance, les organisations marchandes sont les modèles qui se rapprochent le plus de la définition. Ensuite – en simplifiant à outrance – l’esprit de la Réforme, puis des Lumières, les progrès technologiques (imprimerie, transports, machine à vapeur…) et bancaires, et l’innovation dans les formes juridiques vont favoriser l’émergence d’un capitalisme marchand.

Mais il faut encore attendre les années 1880 pour que cet âge du commerce laisse sa place à l’entreprise moderne. Selon Claire Lemercier, directrice de recherche au CNRS, la “grande firme intégrée produisant des produits standardisés en suivant les principes de la division du travail, employant un groupe bien délimité et relativement stable de salariés, dont une hiérarchie de cadres, et organisée en société anonyme”[1] est une forme récente qui remonte à la fin du XIXe siècle.

La mise en perspective est intéressante car elle révèle la jeunesse historique d’un modèle si ancré dans nos représentations qu’il constitue bien souvent l’alpha et l’omega de l’analyse économique.

Les crises de l’entreprise “moderne”

Et pour cause, cette grande organisation aux contours distincts, organisée en interne, constitue aujourd’hui le cœur de l’activité économique. En France, 88% des actifs sont salariés dont une majorité au sein d’entreprises privées. Mais après un peu plus d’un siècle d’existence, ce cœur autrefois vigoureux commence à montrer des signes de défaillance.

Une remise en cause du rôle des entreprises. On lie souvent la naissance de l’entreprise moderne à de forts besoins en capitaux. “La société par actions autorise le financement de projets dépassant les capacités d’un individu ou d’une famille. Quand l’Europe décolle au XIXe siècle, c’est grâce à des sociétés réunissant les capitaux nécessaires pour développer le chemin de fer, la sidérurgie, la banque…” expliquent David Le Bris et Sébastien Pouget et dans Le Monde. Si cette ambition est toujours en partie valable aujourd’hui, elle se heurte à l’obsession de la rémunération actionnariale.

“La primauté donnée depuis quarante ans à cette satisfaction des actionnaires rend les décisions stratégiques ambitieuses de plus en plus difficiles à tenir”, Frédéric Fréry

Une protection chancelante du travailleur. L’idée de protection du travailleur, fortement corrélée à la naissance de l’entreprise moderne, s’érode. “La naissance du salariat, élément important de la définition de l’entreprise, apparaît liée à la volonté de protéger certains salariés, de les sortir de la symétrie officielle du rapport marchand – volonté de philanthropes, puis du mouvement social”, explique Claire Lemercier. Une promesse qui perd aujourd’hui de sa superbe, attaquée par l’économie de “crise” dans les sociétés occidentales, mais également bafouée par les entreprises elles-mêmes dans les sweatshops du monde entier. Encore une fois, la pression des marchés financiers est souvent en cause…

Un rapport daté à la circulation de l’information. La structure même de l’entreprise monolithique se heurte à une économie qui favorise désormais le flux à l’objet.

“La hiérarchie fordienne pyramidale, qui repose largement sur la rétention d’information, devient progressivement caduque car elle ralentit le flux des connaissance”, Paris Innovation Review

Le retour de l’entreprise réseau

S’il est un peu tôt pour parler d’obsolescence, l’entreprise traverse une période de remise en question et ses frontières bougent rapidement. Lorsqu’il s’agit du futur du travail, les discours parfois cacophoniques s’accordent sur un point : l’entreprise s’oriente vers plus d’ouverture et de porosité. Dans son cahier annuel de tendances, Accenture prévient :

“dans les cinq prochaines années, toutes les industries verront l’apparition de nouveaux acteurs dominants. Leur structure s’appuiera sur un cœur réduit et de puissants écosystèmes”.

Une transformation déjà bien engagée et largement discutée à travers une poignée de thèmes principaux : dissolution spatiale, horizontalité des hiérarchies et des fonctions, “agilité”, nouvelles collaborations, entreprise “as a service”, entreprise autonome décentralisée (DAO), travail indépendant, économie de plateforme…

Ces changements, souvent présentés comme de petites révolutions, font étrangement écho à l’entreprise du XIXe siècle (et avant) présentée par Claire Lemercier. “Flou des frontières entre organisations et entre statuts, absence de la notion de communauté de salariés ; valeur cruciale de l’information, sur les partenaires comme sur les produits ; domination de la figure de l’intermédiaire, du coordinateur plutôt que du chef (cette dernière étant au contraire caractéristique du XXe siècle) ; omniprésence des mécanismes de marché et de l’opportunisme” : serions-nous en train de réinventer l’entreprise telle qu’elle existait il y a un siècle et demi ? Sans doute pas : l’histoire ne rebrousse pas chemin et la mondialisation des flux comme l’apparition du numérique changent radicalement la donne.

Cependant une chose est sûre : l’entreprise, et plus largement le travail, peinent à trouver un nouveau souffle, à dessiner de nouvelles frontières pour de nouvelles finalités.

Un “dégroupage” tumultueux…

Daniel Kaplan, fondateur de la FING, parle d’un “dégroupage” de l’idée d’entreprise, liée à la reconfiguration des chaînes de valeur. Les fonctions de comptabilité et de finances sont délocalisées, des entreprises telles que Bureaux à Partager s’attachent à fournir les lieux de travail, la vente passe par l’intermédiaire de grandes plateformes, les ressources humaines sont embauchées à la mission sur Malt et ses concurrents, et même la stratégie peut être confiée aux grands cabinets de conseil. Il en résulte d’immenses chaînes de sous-traitance dans lesquelles chaque échelon tente de récupérer la plus grande partie de la valeur.

Sans préjuger de l’efficacité économique de ces nouveaux modes d’organisation, force est de constater que la transition produit quelques dégâts.

La notion de projet d’entreprise est mise à mal par l’éclatement des tâches, et beaucoup de salariés peinent à valoriser leur rôle dans la complexité en réseau. Cette quête de sens, associée à une injonction permanente à l’agilité et à l’impermanence, entraîne des dégâts importants au sein de la “génération burnout”.

“Le capitalisme pervertit la notion de plasticité en la confondant avec celle de flexibilité. Plasticité signifie capacité à être formé, souplesse, adaptabilité, mais aussi résistance. Une fois que l’on sculpte un matériau dit plastique, il ne peut pas revenir à sa forme initiale. Les êtres humains sont plastiques et non flexibles, ils ne peuvent pas être pliés et dépliés à l’infini”, explique la philosophe Catherine Malabou dans Philosophie Magazine.

Le découpage des chaînes de valeur entraîne également la dilution des responsabilités.

Pourrait-on accepter que des employés d’Apple soient traités comme ceux de Foxconn – le plus important sous-traitant du groupe Californien qui emploie plus d’un million de personnes ?

Evidemment, la critique ne s’arrête pas là, mais l’ambition ici n’étant pas de lister dans le détail toutes les crises de l’entreprise, on passera rapidement sur la précarisation des indépendants au profit de plateformes, la monopolisation de la valeur par ces mêmes plateformes, l’exploitation du Digital Labor pour se passer purement et simplement de travail rémunéré…

Des pistes pour l’avenir ?

Heureusement, cette période de recomposition apporte également des motifs d’optimisme. Elle invite à repenser le rôle et les responsabilités de l’entreprise. Un travail qui passe par un retour aux définitions. Comme l’écrit Luc de Brabandère dans Les mots et les choses de l’entreprise, “mal nommer les choses, c’est rajouter du malheur aux entreprises”. Début de réflexion en trois termes emblématiques :

Comptabilités. “Il ne faut pas perdre de vue que l’activité de reddition de comptes implique de définir en amont les frontières de l’entreprise de manière à cadrer ce qui sera pris en considération”, expliquait déjà en 2009 Jean-Claude Dupuis, responsable de l’Ecole Française de l’Immatériel. Une précision qui libère l’entreprise d’une comptabilité purement financière et invite à explorer de nouvelles pistes. Parmi-elles, la question de la RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) s’impose. Trop souvent limitée à des déclarations d’intentions ou à des logiques de compensation (la taxe carbone par exemple), la notion rencontre des succès mitigés. Pour garantir son efficacité, beaucoup invitent à renforcer le cadre juridique et administratif de la RSE. Dans ce contexte, le gouvernement a confié la mission entreprise et bien commun à Jean-Dominique Senard, PDG de Michelin, et à Nicole Notat, ex secrétaire générale de la CFDT, afin de réfléchir à une refonte de l’objet social de l’entreprise. Un projet qui fait déjà grincer les dents du MEDEF. En attendant, on s’appuiera sur la proposition d’un groupe de chercheurs, qui invite à inventer l’entreprise providence.

“Tout semble laisser à penser que face à un Etat providence émietté, l’Entreprise providence devrait reprendre le rôle qui lui était échu, l’entreprise devenant le lieu où se cimente l’identité des individus, mais aussi le lieu d’éclosion d’une culture sociale, d’accomplissement individuel et collectif, d’épanouissement et de bien-être, voire, à une autre échelle, de sauvegarde des écosystèmes ou de la biodiversité.”

Des shareholders aux stakeholders. La proximité des termes en anglais permet d’appuyer sur un point important. De plus en plus de voix invitent à déplacer la focale des entreprises, de la seule satisfaction du capital et des actionnaires à une implication plus large de toutes les parties prenantes : employés, clients, partenaires, etc…

“Les dirigeants savent que juger une entreprise par la seule performance de ses actions ne fonctionne pas et créé du court-termisme. Mais ils ne connaissent pas encore les nouvelles règles du jeu”, Rana Foroohar

Certains tentent déjà de les écrire. En 2017, quatre-vingt-onze universitaires, dirigeants d’entreprises, et personnalités venues de toute l’Europe signaient une tribune pour appeler à une codétermination des entreprises. Au programme : un renforcement de la présence des salariés dans la gouvernance pour inspirer une Europe sociale.

Petits projets. Le « mode projet » comme la « taille humaine » sont des lubies du management agile et du fonctionnement à la startup. Deux nobles intentions parfois dévoyées : le projet d’une startup est souvent de se vendre rapidement à un plus gros poisson, et quand ce n’est pas le cas, l’ambition est de… devenir un gros poisson.

Face à ces dérives, peut être que l’entreprise du futur est celle qui réhabilite l’humble projet. « Small is beautifull », disait Ernst Friedrich Schumacher dans son ouvrage éponyme, qu’il est peut-être temps de relire.

En effet, face à la généralisation du gigantisme, les petites formes retrouvent leur pertinence dans notre époque numérique. La quête de sens, les lourdeurs bureaucratiques et le sentiment généralisé d’une impasse de la croissance à marche forcée ramènent à des formats plus modestes.

Ainsi, dans La révolte des premiers de la classe, Jean-Laurent Cassely expose l’émergence d’un « capitalisme hipster » autour d’entreprises petit format. Quant aux grandes structures, elles sont de plus en plus nombreuses – comme Danone ou Castorama – à explorer la piste de l’holacratie. En créant des Business Units à taille humaine, concentrées sur un produit ou un projet particulier, elles espèrent favoriser l’épanouissement des salariés et améliorer leur efficacité. Enfin, les freelances, plus petites unités entrepreneuriales connues, ont toute leur place dans ce projet !

Photo de couverture Taton Moïse
Photo #2 Sweet Ice Cream Photography
Photo #3 Joshua Rodriguez

Guillaume Ladvie
Rédacteur

Indépendant vendu au plus offrant. Du grand groupe industriel à la petite maison d’édition, je conseille, je communique et j’écris beaucoup. Grande tendresse pour les questions de langage et de folklore digital. Éditeur de scalde.co. Grenoblois de Paris.

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