La fibre, le maire et le coworking

Chaque année, en France, 100.000 personnes quittent la ville pour la campagne, l’exode rural est bel et bien terminé, le numérique rebat les cartes et les travailleurs indépendants s’engouffrent dans la brèche. Si de nombreux freelances semblent tentés par une installation à la campagne, on peut se demander quel regard portent les élus ruraux sur le phénomène. Pour répondre à cette question, Amédée est parti à la rencontre de John Billard, vice-président des Maire Ruraux de France et membre du Conseil National du Numérique.

On ne fait pas venir des freelances sur son territoire comme on attire une PME industrielle ; qu’est-ce qui fait, selon vous, l’attractivité d’un territoire pour ces travailleurs indépendants ?

En premier lieu, la qualité des réseaux mobile et internet. Un agent immobilier me disait à ce propos que, lors d’une acquisition immobilière, le différentiel de prix peut aller jusqu’à 15% entre un bien situé sur une zone bien desservie et un autre en zone mal couverte.

Aujourd’hui, on ne demande plus s’il y a l’eau et l’électricité, mais s’il y a internet !

L’importance de la qualité des réseaux mobile et internet pour un territoire semble aujourd’hui chose admise, comment expliquer que de nombreux territoires soit encore mal couverts ?

Le coût ! Et sans doute aussi la volonté politique. En zone dense, le déploiement du réseau est pris en charge par les opérateurs privés qui peuvent espérer un retour sur investissement relativement rapide. En zone rurale, en revanche, ce coût est supporté par les collectivités territoriales via des réseaux d’initiative publique qui agissent pour le compte d’intercommunalités – sorte de syndicat de communes. C’est généralement à ces intercommunalités que revient la décision du déploiement du réseau internet.

Pour vous donner un ordre d’idée, dans l’intercommunalité dont dépend Le Favril et qui compte 22.000 habitants pour 33 communes, il a fallu environ 4 ans et autour de 13 millions d’euros pour financer le déploiement de la fibre que nous attendons pour mars prochain. France Très Haut Débit, le département, la région et, parfois l’Europe financent le projet à hauteur de 80% mais il reste encore 20% que l’intercommunalité doit prendre à sa charge.

Pour des petites communes rurales ayant bien d’autres enjeux à gérer, le coût du déploiement du très haut débit représente un véritable pari qui ne se fera pas sans une solide volonté politique.

Au-delà de cet aspect technique, voyez-vous d’autres facteurs susceptibles d’attirer ces freelances sur un territoire rural ?

Oui, le deuxième enjeu est lui d’ordre social.

Les travailleurs indépendants et les freelances sont sans doute résolus à quitter la ville, son air pollué, son bruit et ses loyers élevés, mais sont-ils près à se retrouver isolés sur un territoire où les us et coutumes ne sont pas ceux auxquels ils sont habitués ?

Au niveau individuel, ils peuvent rompre cet isolement à travers la vie associative et l’engagement auprès de leur nouvelle communauté. Je ne peux que les encourager à aller dans cette direction.

D’un point de vue territorial, il est bien évident que des espaces de coworking, ateliers partagés et autres espaces de travail collaboratifs jouent un rôle d’attraction pour ces travailleurs indépendants venus des villes.

Les espaces de coworking permettent d’agréger un premier noyau de freelances autour duquel viendront bientôt graviter d’autres indépendants qui finiront par constituer un véritable écosystème qui viendra à son tour renforcer l’attractivité du territoire.

Et, dans le meilleur des cas, ils servent d’espaces de rencontre entre cette population de néo-ruraux ou plutôt d’extra-urbains – pour reprendre la définition de Jean Viard, directeur de recherches CNRS au CEVIPOF – et la population d’origine.

Ces espaces ne pouvant être rentables dès le début puisque la densité d’utilisateurs est justement insuffisante au commencement, il est important qu’ils puissent bénéficier de l’appui des collectivités territoriales pendant les premières années. Les territoires en deuxième périphérie, ceux situés à moins de deux heures des grands centres urbains, ont particulièrement intérêt à jouer cette carte.

Dès lors qu’ils seront assurés de pouvoir mener une vie sociale et professionnelle riche et créative au sein de ces espaces de travail collaboratifs, les freelances n’hésiteront plus.

Antoine van den Broek
Rédacteur en chef d’Amédée

Indépendant, frère-fondateur de Mutinerie, penseur, acteur et témoin des nouvelles formes de travail, passionné par le développement de communautés, j’aime faire des rencontres et raconter des histoires, deux activités auxquelles je peux me livrer par la grâce d’Amédée

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