Pour trouver un job, lancez-vous en freelance

Si salariat et freelancing sont encore souvent présentés en opposition, la flexibilité grandissante du marché du travail a rendu leurs frontières poreuses. Il n’est pas rare pour un.e indépendant.e de trouver un CDI grâce à son activité, parfois même sans le chercher.

Il y a mille et une façons d’être freelance. Ce qui compte, ce n’est pas tant d’être indépendant.e, mais ce que l’on en fait. À l’heure où les parcours professionnels n’ont jamais été aussi ouverts, une certaine fluidité a fini par s’imposer, bon gré mal gré, sur le marché du travail. Les actifs passent plus facilement d’une entreprise à une autre, voire, alternent freelancing et salariat. Selon une étude menée par Adecco auprès de 100.000 freelances, 29% d’entre eux estiment même que leur activité est un tremplin qui devrait leur permettre de trouver un CDI dans leur domaine.

Kelly, Laurence, Josselin, Pierre et Gary se sont retrouvés dans ce cas de figure, et ont accepté de partager leur expérience avec Amédée. Pour certains, leur statut de freelance a été un levier, volontaire ou accidentel, vers un CDI. Pour d’autres, le basculement s’est fait par pragmatisme. Tous ont su se distinguer par leur parcours en tant qu’indépendants.

Le freelancing comme tremplin

La carrière de Kelly semblait tracée. Après des études de commerce entre l’Île-de-France et l’Australie, cette Parisienne de 28 ans passe par la case “entreprise familiale”, mais “s’enracine”. Ses recherches de contrat sont infructueuses : “Pour certaines boîtes, mon profil n’avait pas de fil rouge, à cause de mon côté couteau suisse.” Kelly crée alors une entreprise personnelle à responsabilité limitée (EURL), se spécialise dans le lancement de startups et co-fonde une association pour organiser des rencontres entre freelances. 3 ans et demi plus tard, cette passionnée attire l’attention de Yoss, structure faisant le lien entre indépendant.e.s et entreprises d’envergure. Elle y travaille 3 jours par semaine, et finit par gérer une équipe de “4 Ninjas” : “La diversité de mes expériences les attirait beaucoup. Ils voulaient quelqu’un sur le pôle marketing qui connaisse l’écosystème financier et entrepreneurial, et qui sache parler aux freelances.” Mais Yoss grandit vite, passe de 3 à 40 salariés et lui demande toujours plus de temps : “Au départ je le prenais comme une vraie déception, je me demandais si c’était la fin de mon entreprise, de ce que j’avais créé. Et en fait non, parce que j’alimente tout le temps mon réseau en rencontrant de nouvelles personnes, ce qui est très important pour moi, c’est juste plus dirigé vers Yoss”. Après des mois à essuyer les blagues de ses collègues sur un passage “inévitable” au temps plein, Kelly signe un CDI, pour devenir CMO [Chief Marketing Officer, soit directrice du marketing, ndlr], en mars 2018 : “Ça me fait un peu peur de repartir sur du salariat, parce que je me sens très indépendante et libre mais testons ! C’est une opportunité superbe. Avec un parcours plus classique, je n’aurais sûrement pas eu accès à un poste comme ça dans une entreprise comme Yoss.”

« Ce client s’est vite aperçu qu’il pouvait être très pratique d’internaliser les ressources que nous lui proposions. Il y a eu des propositions sur le ton de la plaisanterie puis elles ont été plus sérieuses. »

Gary, 30 ans, a quant à lui été démarché par son premier client, qui a fait appel à son entreprise, Flaq, spécialisée dans les jeux vidéos publicitaires, pendant 4 ans. “Le fait de travailler directement pour eux m’a permis d’avoir un angle d’action beaucoup plus large et d’être à même de mettre des choses en place plus simplement, estime ce diplômé de Sup de Pub. L’autre avantage, c’est que je connaissais très bien leurs problématiques depuis 4 ans et on savait déjà travailler ensemble. J’arrivais avec cette facilité.” Là aussi, tout a commencé sous couvert de blague : “Notre indépendance était un atout car nous étions très souples. Cela correspondait aux besoins de ce client. On avait beaucoup plus d’attention pour lui que l’on aurait pu en avoir si on était en poste dans une agence plus importante, où notre rôle aurait été plus restreint. Ce client s’est vite aperçu qu’il pouvait être très pratique d’internaliser les ressources que nous lui proposions. Il y a eu des propositions sur le ton de la plaisanterie puis elles ont été plus sérieuses. À ce moment-là, j’étais plus à l’aise pour intégrer leur équipe et le fait d’avoir une vue sur l’ensemble de leur communication m’intéressait.”

“Je suis arrivée avec un bon de commande, je suis repartie avec un CDI”

De son côté, Laurence, UX designer de 34 ans, résume en une phrase sa rencontre avec une entreprise, en 2007 : “Je suis arrivée avec un bon de commande, je suis repartie avec un CDI”. À l’époque freelance via portage salarial, la jeune diplômée n’en est alors qu’aux premiers échanges avec cette société. “Je me suis rendue compte qu’ils ne cherchaient pas forcément une aide ponctuelle, mais plutôt quelqu’un avec qui bosser sur du long terme, sur place, en équipe.” Après “pas mal d’hésitations”, elle accepte : “Passer de freelance en France à un CDI au Luxembourg, avec une paye intéressante, pour un projet autour de la musique sous licence libre, avec une équipe dynamique, ça me tentait bien. Alors j’ai signé.” Son parcours a joué en sa faveur : “L’aspect qui a vraiment motivé cette startup était mon côté autonome. J’avais aussi quelques projets déjà réalisés à leur montrer, ça les a rassurés. Si j’étais arrivée directement en sortant de mes études, j’aurais probablement eu plus de mal à décrocher cet emploi.”

Avec leur passé de freelance, Kelly, Laurence et Gary ont su faire la différence au point de donner envie à un client de les embaucher, sans même l’avoir cherché à la base. Selon l’étude menée par Adecco, en partenariat avec LinkedIn, 73% des profils de freelances publiés sur cette plateforme montrent des qualifications et compétences plus importantes que ceux étant salariés.

Un contrat oui, mais pas à n’importe quel prix

Les freelances sont exigeants, même face à la possibilité d’un CDI. Certains savent exactement ce qu’ils veulent et n’hésitent pas à négocier. “Une dimension internationale a été ajoutée au poste de CMO, c’était l’une de mes conditions pour accepter le contrat”, révèle ainsi Kelly. Dès son 2e entretien, les cofondateurs de Yoss lui avaient suggéré qu’un tel poste pouvait se profiler à l’avenir. “À l’époque, je n’étais pas prête à lâcher le freelancing”, insiste-t-elle. Si elle a réussi à s’imaginer à temps plein chez Yoss, c’est parce que l’entreprise a entendu ses envies, lui offre beaucoup d’indépendance, de rencontres, et n’a pas de hiérarchie rigide.

Des critères souvent cruciaux pour les freelances hésitant à passer au salariat. “Il m’a fallu pas mal de temps pour véritablement accepter de tourner la page de l’entreprise fondée avec mon associé, reconnaît quant à lui Gary, à propos de Flaq. Il y avait aussi une incertitude dans la façon dont j’allais occuper mon emploi du temps en rejoignant mon client. Il a fallu établir un planning sur l’année et voir si ça tenait la route.”

« Je recherchais l’indépendance et l’autonomie et en plus j’ai la sécurité, le travail en équipe »

Quitte à trouver un CDI, certains veulent un poste qui leur corresponde le plus possible. Comme Josselin, 37 ans, ingénieur en télécoms de formation. Après près d’un an en tant que coach produit freelance, il a été “très sélectif” dans sa recherche. Il est désormais product manager chez Linkurious, entreprise proposant “un outil de lutte contre la fraude fiscale et le blanchiment d’argent” : “Je voulais un domaine qui fait sens, aligné avec certaines valeurs. Ça me correspondait aussi en terme de taille, c’est une petite société en croissance au sein de laquelle j’ai beaucoup d’autonomie, et voix au chapitre dans tous les domaines.” Linkurious semblait cocher toutes les cases : “Je recherchais l’indépendance et l’autonomie et en plus j’ai la sécurité, le travail en équipe – qu’on peut avoir en indépendant mais pas dans le domaine où j’étais. Ça me permet d’être impliqué, d’être partie prenante d’un projet.”

Accepter un poste, c’est aussi renoncer aux avantages du freelancing. “Je conseillerais avant tout de faire un bilan de son activité, les avantages, les inconvénients, faire une liste des choses qui les motivent, essayer de se projeter et imaginer ce qu’ils deviendront dans 2 ou 5 ans, écrit Laurence. Quitter l’indépendance, le confort de travailler chez soi, pour un CDI, avec probablement plus de contraintes, mais avec d’autres avantages, ce n’est pas rien. Mais ça peut valoir le coup.”

Des enseignements à tirer et à donner

Le freelancing est encore souvent présenté en opposition, voire, en réaction au salariat. Néanmoins, les freelances peuvent y acquérir des nouveaux savoirs et méthodes, tout en apportant leur vision. Pierre, pourtant farouchement indépendant, en a fait l’expérience. Il y a 2 ans, ce spécialiste en stratégie marketing digitale à destination des e-commerçants décide de chercher un CDI, par besoin de stabilité financière, et envie de progresser : “Je cherchais des choses que je ne pouvais pas forcément faire en freelance, comme de la gestion de projet plus complexe. J’étais entouré d’une équipe très technique, avec beaucoup de compétences en développement. Ça m’a amené à faire des projets plus ambitieux.”

« Je cherchais des choses que je ne pouvais pas forcément faire en freelance, comme de la gestion de projet plus complexe. »

Laurence se souvient avoir eu du mal à “s’acclimater” au rythme de son CDI, ainsi qu’aux outils déjà mis en place. Mais ces inconvénients étaient un détail : “Hormis cela, travailler avec 20 à 25 personnes, qui parlent des langues différentes, n’a posé aucun problème. J’ai même beaucoup apprécié faire partie d’une équipe avec des profils divers, qui échangeaient leurs connaissances et leurs points de vue, c’était très enrichissant !” Depuis, elle est passée par d’autres sociétés, dont Amazon, et est consultante depuis 4 ans.

De son côté, Pierre estime même avoir fait progresser son entreprise. Ce diplômé en école de commerce de 35 ans a mis en place un rapport plus direct aux clients, avec plus de visites physiques et de comptes-rendus. Une habitude de travailleur indépendant, défend-il. Mais il a supporté l’aventure du salariat moins longtemps qu’il ne pensait : “J’ai fait une parenthèse CDI d’un an en entreprise”, plaisante-t-il. Et ce n’était pas la première fois. Pour Pierre, rien ne vaut l’indépendance : “Si j’intègre une boîte, ce serait plutôt pour mener à bien un projet. Mais je ne me vois absolument pas dévoué à une entreprise.” Aux freelances tentés par le salariat, il conseille même de garder des projets à côté, quitte à le faire discrètement. Kelly est d’ailleurs en pleine réflexion à ce sujet, et hésite à garder un statut auto-entrepreneur à côté de Yoss. “J’ai rendez-vous avec mon comptable pour voir quelles sont les possibilités”, rit-elle.

Photo d’illustration : Jase Daniels
Photo 2 : Arthur Yao
Photo 3 : RawPixel

Morgane Giuliani
Journaliste indépendante

Diplômée de Science Po, je me suis lancée dans la grande aventure du freelance en 2017, devenant pigiste à Paris après quelques années dans une grande radio. Parmi mes marottes : la culture et les enjeux de société et du numérique.

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