La fin du rêve salarié7 minutes de lecture

Dans un précédent billet, nous nous étions intéressés à l’histoire du travail et à l’évolution du rôle social qu’il a joué à travers les siècles. Cela nous a permis de l’inscrire dans une temporalité plus longue, et de dépasser ainsi les schémas éculés qui nous rendent difficile la compréhension des mutations actuelles.

Mais la question du jour nous concerne directement : Pourquoi travaillons-nous, et qu’attendons-nous du travail au XXIème siècle ?

On n’a jamais travaillé seulement pour vivre. Le travail est une chose trop importante, trop partagée, trop centrale pour être seulement utilitaire; c’est un reflet et un véhicule de valeurs, d’aspirations et de schémas sociaux.

Une étude des sociologues américains Inglehart & Baker (2000) m’a semblée très utile pour définir le cadre de la mutation de notre rapport au travail. Elle distingue différentes périodes dans l’histoire du travail, qui correspondent à des manières de considérer son travail :

1/ Société traditionnelle : Le travail s’inscrit dans un système de croyances (respect de l’autorité, éthique du devoir). En Occident, ce type de société a été progressivement remplacé à partir de la révolution industrielle.

2/ Société matérialiste : le travail s’envisage comme un instrument (il apporte sécurité, confort). Cette conception atteint son paroxysme en Europe pendant les 30 Glorieuses.

3/ Société post-matérialiste : le travail se conçoit comme un moyen d’expression et d’épanouissement. Cette nouvelle manière d’appréhender le travail commence à émerger dans les mouvements contestataires des années 60-70 et revient en force aujourd’hui sur un ton très différent, moins idéologique et plus concret.

L’ombre d’un doute

Je ne sais pas si le XXIème siècle sera religieux ou pas, mais ce qui est sûr, c’est qu’en Occident, le matérialisme ne fait plus recette. Entendons-nous bien, cela ne signifie pas que l’argent ne gouverne plus, mais que le modèle d’organisation du travail – centré autour d’un mode de vie salarié et de l’accès à toujours plus de biens de consommation – a perdu sa force transcendante.

Autrement dit, le salariat ne porte plus les promesses d’un épanouissement plein et entier. L’armature sociale est bien là mais le cœur n’y est plus.

Il y a seulement une trentaine d’années, être salarié signifiait sécurité financière, confort et statut. Cela garantissait le plus souvent un cadre formateur, des outils modernes, des missions à haute valeur ajoutée. La société de l’après-guerre exaltait ces travailleurs modernes, formés et responsables, qui faisaient carrière dans les grandes entreprises, fleurons de l’industrie européenne renaissante. Progrès économique, progrès technologique et progrès social semblaient aller de concert tout naturellement. Les classes moyennes prospéraient et pouvaient accéder à des standards de vie plus élevés chaque année. Cela semblait être le sens de l’histoire, inexorable et incontestable.

L’indépendant, à l’inverse, renvoyait une image de petit agriculteur, commerçant ou artisan. Stress, revenus incertains, grosse charge de travail, peu de modernité et d’innovation…

Aujourd’hui, le modèle salarié est devenu beaucoup plus précaire. Effondrement du CDI, externalisation, missions précaires, revenus stagnants, faible promotion interne… On s’y projette moins longtemps (18 mois c’est la durée moyenne du premier emploi salarié) et la notion de carrière dans une seule « maison » est en train de disparaître complètement chez les jeunes actifs. Il est intéressant de noter que ce n’est pas par dépit.

Le modèle qui fait rêver est l’entrepreneur, l’indépendant qui prend des risques, vit intensément, accomplit des tâches très différentes librement !

Bienvenue dans l’ère post-matérialiste

Sans l’avoir anticipé ni vraiment théorisé, l’Occident est en train d’entrer dans un rapport post-matérialiste au travail. Qu’est-ce qui a pu expliquer ce changement ? J’y vois plusieurs raisons, aussi bien économiques que technologiques et culturelles :

1 – Chômage endémique, précarité et crises à répétition

Une génération entière a grandi avec un chômage endémique et une croissance terne, entrecoupée de crises financières. Cette génération a commencé à douter de la capacité du modèle classique à obtenir des résultats.

La chaîne logique entre travail, prospérité et épanouissement individuel avait commencé à se fissurer.

Si le travail ne remplit plus le rôle inclusif qu’il jouait auparavant, il a bien fallu inventer d’autres cultures de travail. Les nouvelles sociabilités professionnelles, comme celles qui s’inventent dans les espaces de coworking, font la promotion du travail indépendant tout en étant des agents d’inclusions sociale et professionnelle pour les freelances qui les fréquentent. Un paradoxe dans la conception dominante, mais une évidence pour de plus en plus de professionnels.

2 – Les limites de la croissance

La prise de conscience des limites de la croissance et de la finitude des ressources est une raison majeure pour expliquer le passage d’une société matérialiste à une société post-matérialiste. La croissance, qui jusqu’à présent rimait avec un épanouissement de l’individu, pourrait finir par se retourner contre l’homme en épuisant les ressources de la terre et en l’empêchant de s’épanouir dans d’autres activités.

Une fois remis des guerres mondiales, une fois dépassé le stade de la survie, une fois saturé de biens de consommation, la question se posait en Occident : jusqu’où irons-nous dans ce modèle ? A partir de quand l’unité supplémentaire d’un bien produit générerait-elle des effets négatifs sur nos vies ?

3 – Émergence d’un capitalisme cognitif

Le capitalisme est triomphant, mais le capital se déplace des machines vers l’esprit humain. Il devient de plus en plus immatériel et ne peut être soumis aux mêmes règles que le capital fixe.

Dans la sphère numérique, capital et travail s’entremêlent inextricablement. L’homme et le capital fusionnent, c’est le capitalisme cognitif.

La richesse ou la réussite se mesurent de moins en moins à des signes extérieurs, par conséquent les marqueurs extérieurs de succès se déplacent du bien matériel vers une certaine attitude au monde.

On se distingue moins par ce que l’on a que par ce que l’on est. L’indépendance professionnelle dont jouissent les freelances a une valeur en soit et, même s’ils ne se sentent pas toujours compris, 80% de freelances se disent fiers de leur statut.

Un nouveau paradigme qui commence à gagner l’entreprise traditionnelle qui, à travers les concepts d’entreprise libérée, d’intrapreneuriat ou d’holacratie, tente de réintroduire l’autonomie, la confiance et la quête de sens entre ses murs – qui eux aussi sont en train de voler en éclats…

Photo de couverture : Alex Kotliarskyi

William van den Broek
Rédacteur indépendant

Cofondateur de Mutinerie, je me passionne pour les écosystèmes, qu’ils s’agissent de communautés humaines, animales ou végétales. À côté de mes activités d’écriture, je donne régulièrement des formations d’introduction à la permaculture.

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