Le burn-out chez les freelances9 minutes de lecture

Le burn-out des freelances est un sujet dont on commence enfin à parler. Amédée fait le point sur ses spécificités, comment le prévenir et le gérer.

Il n’y a encore pas si longtemps, quand on tapait dans un moteur de recherche “burn-out freelance”, on tombait surtout sur des témoignages de gens qui étaient sortis du salariat après un burn-out et vivaient désormais leur meilleure vie en tant que freelance.

Mais sur les freelances qui faisaient un burn-out, pas grand-chose. Je le sais parce que j’ai fait ces recherches pour moi, et me suis trouvée assez démunie. Pourtant, d’après une étude menée en 2016 par BPI France, 15 % des freelances sont en-burn out ou en risque de l’être.

Heureusement, on en parle de plus en plus. Ce mois-ci, Amédée a voulu apporter sa pierre à l’édifice en évoquant ce sujet pas facile, mais qui n’est pas une fatalité.

C’EST QUOI, UN BURN-OUT ?

D’abord, comment définit-on le burn-out ? Pour l’OMS, c’est un “sentiment de fatigue intense, de perte de contrôle et d’incapacité à aboutir à des résultats concrets au travail.” Souvent, le burn-out est lié au surmenage, c’est-à-dire aux “troubles consécutifs à une activité physique ou intellectuelle exercée au-delà du seuil de la fatigue”, comme le définit le Larousse. C’est ce qui arrive quand on travaille trop.

C’est le cas d’Émilie, libraire et freelance dans la communication institutionnelle, à qui son médecin a confirmé qu’elle était surmenée : “La définition, ce serait de ressentir beaucoup de pression, qui vient à la fois des clients et de toi-même, et de l’angoisse liée à cette pression. Le surmenage se manifeste par l’incapacité totale de réfléchir ou de produire quoi que ce soit. Comme si l’objectif à atteindre était totalement inatteignable.”

Les causes du burn-out peuvent aussi être plus insidieuses. Dans mon cas, au moment où c’est arrivé, je n’étais pas particulièrement surmenée. En revanche, je me sentais emprisonnée par le fait que ça ne s’arrêtait jamais : cela faisait quasiment cinq ans que je n’avais pas réussi à arrêter de travailler pendant plus de quelques jours d’affilée.

J’avais du mal à préserver mes week-ends et mes soirées. Le travail était toujours, toujours, toujours là. En fait, les signes précurseurs du burn-out peuvent se manifester de ces deux manières : d’un côté, une lassitude extrême, un dégoût de son métier ; ou de l’autre, une frénésie de travail, une incapacité à s’arrêter. Dans mon cas, le burn-out a été le résultat d’une lente érosion, qui un jour m’a empêchée de sortir de mon lit.

ÇA RESSEMBLE À QUOI ?

Une amie me raconte qu’un matin, elle non plus n’a pas réussi à se lever. Quand elle a essayé de lire ses mails sur son téléphone, tout dansait devant ses yeux. Elle a mis son téléphone en mode avion pendant 24 heures, et puis il a bien fallu recommencer à bosser. Pour Émilie, son surmenage “se manifeste par un blocage physique. Mon médecin a parlé de freezing. C’est comparable aussi à un sentiment de vertige. Il y a une fatigue générale, permanente, et l’angoisse qui va avec.”

Pour moi, la sensation physique de l’angoisse se manifestait à chaque fois que je devais allumer mon ordinateur. Je me retrouvais incapable d’écrire le moindre mot, parfois pendant des heures. Certains lundis matins, mon corps était dans un état que je ne peux pas décrire autrement que comme de la peur : comme si mon cerveau activait la fonction “flight” de mon corps, j’avais envie de fuir à toutes jambes — littéralement.

Émilie parle d’un “état de mal-être permanent”. D’après les experts du burn-out de l’Université de Louvain en Belgique, le burn-out se caractérise par un épuisement physique et mental, une distance par rapport au travail (démotivation), une perturbation cognitive (troubles de la concentration), et des troubles de l’émotion.

Identifier cet état peut prendre du temps. Dans mon cas, il était doublé d’un très fort sentiment de culpabilité : après tout, je ne jongle pas entre trois jobs précaires pour survivre.

Émilie pointe le fait que la figure du freelance est mythifiée : 

“Il y a cette image du free qui, par rapport au salarié, serait libre. On est fiers de faire partie de cette tranche de la population qui serait affranchie. Cette mythologie met une pression supplémentaire, parce qu’il y a une décorrélation entre ce qui est vécu et l’image qui en est renvoyée.”

Qui est-on pour se plaindre, quand tout le monde semble dire qu’être free c’est avoir tout compris à la viePourtant, on n’est pas moins des bons petits soldats du capitalisme que les autres.

LES FACTEURS AGGRAVANTS DU BURN-OUT CHEZ LES FREELANCES

Oui, les plus chanceux d’entre nous peuvent choisir un mode de vie et de travail qui donne de l’autonomie. Mais on a aussi perdu certains garde-fous.

“Les freelances sont une population à risque vis-à-vis du burn-out : le lieu, le rythme et la quantité de travail ne sont pas régulés par l’employeur, le code du travail, les accords de branche, etc.”, estime Émilie.

Une perte de protection qui se manifeste notamment dans la difficulté à accéder aux vacances et au repos en général. En Belgique, selon une enquête des Mutualités Libres, 82 % des indépendants travaillent plus de 8 heures par jour, 73 % travaillent le soir et/ou le week-end et 54 % prennent rarement des vacances. “Le freelance sait que de toutes façons, soit c’est son temps soit c’est son argent”, assène Émilie.

Il faut avoir assez d’argent pour partir et pour ne pas travailler pendant les vacances. D’autant que cette question est liée à celle du rythme de travail : j’ai écrit ailleurs que l’une des clés de l’équilibre entre sa vie professionnelle et sa vie privée, c’est d’avoir des clients réguliers. Mais quand un client me commandait un article par semaine pendant un an, il fallait écrire un article par semaine, quoi qu’il arrive. Quand j’ai dû m’arrêter, j’étais obsédée par l’idée que tout le travail que je n’étais pas en train de faire s’accumulait.

Prendre du repos, c’était prendre du retard.

D’autant que le congé maladie, quand on est free, ça n’existe pas — à moins d’avoir souscrit à une assurance qui garantit les revenus en cas d’arrêt maladie. Les freelances dont les métiers correspondent aux professions libérales ne cotisent pas du tout pour l’arrêt maladie. Ceux qui relèvent de la Maison des Artistes ne sont couverts qu’à 50 % de leurs revenus pendant un an, puis plus rien (un congé maladie peut durer jusqu’à trois ans).

Le médecin d’Émilie qui diagnostique qu’elle est surmenée ne peut rien faire pour elle : “Il m’a dit, ‘si je pouvais je vous arrêterais’, il m’a prescrit des choses, mais ça ne rompt pas le cercle vicieux.” Il y a alors cette conscience de “ne jamais pouvoir vraiment sortir de l’état dans lequel tu es. C’est possible par courtes périodes, mais sur le long terme on n’est pas capable de reprendre le cours normal de sa vie.” 

ALORS, ON FAIT QUOI ?

Parler du burn-out des freelances, estimer que certains facteurs structurels le favorisent, ce n’est pas dire que c’est une fatalité. En parler, d’abord, ça permet de le prévenir. Vous pouvez suivre nos conseils pour maintenir l’équilibre entre vie professionnelle et votre privée, ce qui implique notamment de s’organiser pour prendre des congés.

Quand le stress guette, on peut appliquer la technique de développement personnel qui consiste à se fixer des objectifs SMART : spécifiques, mesurables, atteignables, réalistes et temporels. Apprenez à évaluer ce dont vous êtes capable… et à dire non.

Ne sous-estimez pas l’importance des loisirs : “les activités plaisir disparaissent beaucoup dans la vie d’un freelance, juste par culpabilité”, observe Émilie.

Enfin, soyez vigilants aux symptômes du burn-out, et levez le pied dès que ça commence à moins bien aller. “Mon erreur c’est souvent de rester devant mon ordinateur en étant pétrifiée devant le travail à faire et que je ne fais pas, plutôt que de m’arrêter et de faire autre chose.” Je plussoie.

S’il est “trop tard” et que vous êtes en plein burn-out, la première chose à faire, c’est de s’arrêter. Prévenez vos clients : négociez de nouveaux délais pour les projets les moins urgents et proposez de passer le relais à un autre free si ça ne peut pas attendre.

À vous d’évaluer le niveau de transparence que vous pouvez avoir ; avec la plupart de mes clients, j’ai fait le choix de dire que ça n’allait pas. Ils ont été compréhensifs et ça m’a soulagée qu’ils le sachent.

Émilie, elle, a plutôt recours à des stratégies d’évitement : “Au lieu de dire que ça ne va pas, je dis que je suis pas disponible car j’ai trop de travail. Je développe des stratégies pour repousser les clients et rendre acceptable le fait que je suis pas capable de travailler.”

S’il vous est impossible d’arrêter complètement, tâchez de limiter vos heures de travail au maximum. Le reste du temps, reposez-vous et consacrez-vous à vos loisirs : c’est aussi ça qui redonne goût à la vie ! Et bien sûr, n’hésitez pas à aller voir un médecin pour vous faire aider.

Enfin, on peut aussi militer pour avoir une meilleure protection. De la même manière que les freelances ont un congé maternité, on pourrait envisager la mise en place d’un congé maladie — ainsi qu’une assurance chômage ou un système similaire à l’intermittence du spectacle (on peut rêver !).

En tous les cas, parler librement du burn-out, c’est un enjeu d’éducation collective : “Pour beaucoup de clients, tant qu’on ne les arrête pas, ils considèrent qu’un free c’est corvéable à merci. Je leur rappellerais que le freelance est un être humain qui peut être contraint de s’arrêter”, dit Émilie.

Bref, on gagnerait à sortir de cette vision fantasmée du freelance en héros solitaire, détaché de toutes obligations et de toutes contraintes, pour rappeler que nous sommes des travailleurs qui ont aussi des droits. C’est tout le combat d’indépendants.co, le tout nouveau syndicat des travailleurs indépendants.

Philothée Gaymard
Journaliste indépendante

Je suis journaliste et rédactrice freelance depuis tout début 2015, après quatre ans passés chez Usbek & Rica. J’écris sur le genre, l’innovation, le développement durable et parfois un mélange de tout ça.

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