Le freelance est-il antifragile ?9 minutes de lecture

L’antifragilité est une propriété des systèmes qui se renforcent lorsqu’ils sont exposés à des facteurs de stress, des chocs, de la volatilité, du bruit, des erreurs, des fautes, des attaques, ou des échecs.

Voici la définition que donne Wikipedia du concept d’antifragilité développée par Nassim Nicholas Taleb dans son livre justement nommé Antifragile.

Un très bon en résumé en vidéo (40 mns).

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Dans le contexte chaotique que nous traversons en ce moment, j’ai eu envie de me poser la question : les freelances sont ils antifragiles ?

Du stress, des chocs, des erreurs, des échecs… c’est notre quotidien. Tous les freelances à succès que l’on peut entendre dans les podcasts spécialisés, nous parlent systématiquement de ces difficultés et de la manière dont ils sont parvenus à les surmonter ou carrément à les transcender pour en sortir meilleurs.

Enfants du chaos, fruit d’un environnement volatile, ils ont réussi à se développer malgré les circonstances – ou peut-être même grâce à elles. Nuance de taille !

L’antifragilité est fondamentalement différente des concepts de résilience (la capacité à se remettre d’un échec) et de robustesse (la capacité de résister à l’échec). C’est ce que dit Nassim Taleb :

L’antifragilité est au-delà de la résilience et de la robustesse. Le résilient résiste aux chocs et reste le même ; l’antifragile s’améliore

Nassim Nicholas Taleb

“Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort” en somme… Sénèque est résilient, Nietzsche est antifragile. Si cela peut vous aider à y voir plus clair.

En quoi pouvons-nous considérer les freelances comme des êtres antifragiles ?

#1. La nécessité qu’ont les freelances de se former en permanence est un facteur d’anti-fragilité.

Lorsque l’on est freelance, on passe son temps à se former. On se forme sur le tas en exécutant une mission pour un client. On profite des périodes creuses pour se former sur de nouveaux outils. Le stress de ne pas réussir à surmonter un obstacle dans l’exécution d’une mission, comme l’angoisse de n’avoir pas de mission en cours deviennent ainsi des facteurs de développement du freelance. Avec le temps, cela finit par imprégner le freelance en profondeur. D’où l’intérêt prononcé des freelances pour le développement personnel.

#2. Le fait que nous ayons plusieurs sources de revenus au lieu d’une seule constitue clairement un facteur de résilience et peut même s’avérer être une source d’antifragilité.

Le salarié n’a qu’une seule source de revenus, le freelance en a – normalement – plusieurs. Si un client nous lâche, il nous reste encore les trois autres. Les protections dont bénéficient les salariés en France ont vocation à mitiger le risque du salarié en le dédommageant de sa dépendance à une seule source financière, mais c’est loin d’être le cas dans de nombreux pays où perdre son emploi signifie assez directement perdre son revenu.

Le freelance qui a un “portefeuille diversifié” sera plus à même de résister aux chocs et au chaos. On peut même considérer qu’il pourra en tirer partie. Un client nous quitte généralement pour de bonnes raisons : non-alignement sur la méthode, difficultés relationnelles, incompréhensions, manque de moyens, processus de décision compliqués… Souvent provoqué par un choc, son départ, s’il est souvent douloureux, peut s’avérer salutaire, un peu comme certaines ruptures amoureuses peuvent l’être (avec le recul). Il permet au freelance d’aller vers de nouveaux horizons, de se renouveler. Le freelance ira alors vers des clients qui lui conviennent mieux, il en sortira grandi.

#3. Étant en contact direct avec le réel, le freelance est habitué au désordre et à l’incertitude. Il est naturel qu’ils finissent par apprendre à naviguer dans la tempête.

“À chaque fois que le monde bouge, en tant que freelance, tu le sens directement et quasi instantanément : des clients qui te lâchent, un secteur qui s’effondre, une mode qui passe… Je peux te dire que je l’ai bien senti avec cette crise du coronavirus.

Quand tu bosses en freelance, tu es en contact direct avec le réel, beaucoup plus que quand tu bosses en agence où il y a des intermédiaire entre toi et la réalité (aka le client). En agence, ou en entreprise, tu peux bosser des années sur des outils pourris sans rien savoir des nouvelles solutions plus performantes disponibles à l’extérieur. En freelance, pour le coup, tu sais immédiatement quand tu es dépassé. Tu connais en temps réel l’état de l’art de ton métier, alors que quand tu es salarié, tu peux te retrouver complètement largué sans même t’en rendre compte.

Et puis, en freelance, tu travailles avec plein de gens différents : différents métiers, différents secteurs, différents pays, différentes cultures… Aucune mission ne ressemble à la précédente. Tu ne tournes pas dans ta bulle. Tout cela donne au freelance un spectre plus large, une vision du Monde plus diverse, et sans doute plus exacte.”

Voilà ce que m’a dit François, un camarade freelance spécialiste SEO / SEA, ancien de Mutinerie, avec qui je travaille en ce moment, quand je lui ai dit que je m’étais lancé sur un article traitant du caractère potentiellement antifragile du freelance.

Ce point m’avait échappé, il est pourtant essentiel : pour réagir positivement (ou non) aux perturbations, encore faut-il les ressentir… Merci François !

#4. La flexibilité contractuelle et opérationnelle des freelances est particulièrement adaptée aux environnements chaotiques.

L’expertise des freelances est plus liquide que celle des salariés : elle passe facilement de main en main, de boite en boite. Quand on a besoin de lui, on le sollicite, quand ce n’est plus le cas, on arrête la prestation. Cette flexibilité comporte bien des dangers et génère bien des abus dans la pratique, mais, sur un plan plus macro, elle semble particulièrement adaptée aux environnements incertains et chaotiques.

Biais du survivant ?

Cette histoire de freelance antifragile, c’est bien beau, sur le papier en tous cas… Les réalités individuelles et les situations vécues peuvent pourtant avoir tendance à infirmer cette belle idée.

En la matière comme en tant d’autre, il faut se méfier du fameux biais du survivant, qui consiste à surévaluer les chances de succès d’une initiative ou d’une population en concentrant l’attention sur les sujets ayant réussi, mais qui sont en fait des exceptions statistiques (des « survivants ») plutôt que des cas représentatifs. On extrapole sur le visible en oubliant l’invisible qui pourtant appartient tout autant au champ du réel.

Les freelances en détresse, celles et ceux qui ont dû renoncer, ont moins tendance à prendre la parole dans des podcasts inspirants ou à écrire des articles de blog sur leur expérience particulière. On ne les voit pas, on ne les entend pas. Allez leur parler de l’antifragilité du freelance pour voir…

“On s’est pris un mur en plein vol” voici plutôt comment certains freelances nous parlent de leur vécu face à la crise du coronavirus. Carnet de commandes réduit à néant, missions annulées, impayés, reprise incertaine… si cela ne nous tue pas, pas sûr que cela nous rende plus fort.

Peut-être avons nous pris le problème à l’envers…

Revenons à la définition de Nassim Taleb : “L’antifragilité est une propriété des systèmes qui se renforcent lorsqu’ils sont exposés à des facteurs de stress, des chocs, de la volatilité, du bruit, des erreurs, des fautes, des attaques, ou des échecs.”

Une propriété des systèmes ! Peut-on considérer l’individu comme un système ? Sur un plan biologique sans doute. Sur un plan économique, psychologique, philosophique ou spirituel, on serait plutôt enclin à voir en lui la cellule. Et la question se pose alors : une cellule peut-elle être antifragile ? A-t-elle la plasticité pour cela ? Lorsqu’une cellule meurt elle meurt bel et bien, et le fait qu’elle soit remplacée au sein d’un organisme plus sain lui fait une belle jambe. Au niveau cellulaire, au niveau du freelance, c’est souvent binaire : ça passe ou ça casse.

Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements.

Charles Darwin

C’est peut-être vrai au niveau de l’espèce, mais allez expliquer cela à la gazelle qui s’est fait choper par un guépard ou à l’otarie engloutie par un orque.

Si l’on prend le freelancing dans son ensemble, c’est différent. Effectivement, en tant que système, il est possible qu’il soit antifragile. Il est probable que la crise économique mondiale qui se profile participe au développement du travail indépendant. C’est en tout cas une question qui mérite réflexion.

L’antifragilité a sans doute quelque chose à voir avec l’atomicité, et les freelances, en tant qu’entité économique, sont justement ce qu’il y a de plus proche de l’atome. Les grandes entreprises, plus lourdes, plus complexes, moins naturelles paraissent moins adaptées au chaos que peuvent l’être une myriade d’indépendants interconnectés.

Interconnections ! C’est peut-être là que se trouve la clé… les freelances sont chaque jour plus nombreux à le comprendre. Collectifs locaux, collectifs métiers, collectifs sectoriels, et même syndicats, les travailleurs indépendants se structurent en réseaux formels ou informels, durables ou éphémère, conscients ou instinctifs.

Imaginons que chaque freelance soit une bougie et le freelancing un feu. Lorsque le vent soufflera, il éteindra de nombreuses bougies, mais il attisera l’incendie.

Au-delà du fait de savoir si le freelance est antifragile ou non, s’il l’est au niveau individuel ou collectif, ce concept d’antifragilité a le mérite de nous inviter à la réflexion. Ce mot nouveau est un outil de plus pour nous aider à comprendre notre monde et à y prendre les bonnes décisions. Dans l’environnement complexe, volatile et chaotique qui est le nôtre, il serait dommage de s’en priver.

Apprenons donc à apprivoiser le risque et à faire du désordre une force motrice, faisons de cette idée notre horizon – et notre réconfort… Épousons notre destin et imposons notre chance.

Amor Fati, et en voiture Simone…

Antoine van den Broek
Rédacteur en chef d’Amédée

Indépendant, frère-fondateur de Mutinerie, penseur, acteur et témoin des nouvelles formes de travail, passionné par le développement de communautés, j’aime faire des rencontres et raconter des histoires, deux activités auxquelles je peux me livrer par la grâce d’Amédée

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