L’essor du freelancing ou la revanche de l’artisanat6 minutes de lecture

C’est à partir de la fin du XVIIIe siècle, d’abord en Angleterre, que l’on commence à voir se développer les premières usines*, des lieux où des travailleurs se retrouvent autour de machines pour produire en grande quantité.

Fini le vieux métier à tisser sans le salon, il faut maintenant se rendre à Blackburn où des machines flambant neuves sont alignées entre les murs de la manufacture.

Des machines et des hommes. D’un côté le capital, de l’autre le travail. C’est en associant les deux que l’on produit de la valeur. Voici l’alchimie originelle du capitalisme.

Des machines et des hommes

C’est sur cette dichotomie que reposent les grandes théories économiques modernes. Théorie classique, marxiste, keynésienne : les interprétations changent, mais la base d’analyse reste la même.

Fascinés par les transformations de leur époque et chargés d’y faire un peu de lumière, les économistes ont détourné leurs yeux de l’antique artisanat. Bien que mode de production quasiment exclusif pendant des millénaires, celui-ci se retrouve exclu du champs de l’analyse économique moderne.

Le XXe siècle, avec sa production de masse, a consacré ce mode d’organisation et l’entreprise d’aujourd’hui est l’héritière de l’usine d’hier. Les hommes se retrouvent toujours autour de l’outil. Ils passent deux heures par jour dans les embouteillages car les machines ont décidé de s’installer à La Défense.

Infrastructure distribuée, travailleurs libérés

Mais que se passe-t-il aujourd’hui ? Il se passe que nous avons tous entre les mains des outils puissants, compacts et économiques qui nous permettent de produire et d’échanger à peu près n’importe où. L’outil, c’est votre ordinateur portable, votre tablette et votre mobile plus la vingtaine de logiciels, d’applications et de services web que vous utilisez. Slack, Skype, Dropbox, Google Drive, MailChimp, Wuffoo… à la portée de tous, gratuits ou presque.

Grâce à ces outils, nous sommes de plus en plus nombreux à travailler à notre compte. Et nous pouvons travailler d’où nous voulons… L’infrastructure est distribuée, les grandes entreprises n’en ont plus le monopole. L’outil n’est plus nécessairement associé à une entité économique unique.

Un développeur indépendant, un web designer en freelance et un blogueur sont très semblables aux artisans d’antan ; ils associent un savoir-faire et un outil (ici l’ordinateur – outil générique qui plus est) pour créer quelque chose qu’ils vont ensuite échanger avec leur communauté. La communauté n’est plus le village, mais une communauté d’intérêts ouverte et évolutive sans limites géographiques.

L’essor du coworking

Mais alors pourquoi continuer à se rassembler quand chacun pourrait travailler chez soi ? Eh bien parce que nous avons besoin de nous voir en chair et en os pour construire les relations de confiance nécessaires à l’épanouissement de nos projets. Et puis tout simplement parce que nous sommes des êtres sociaux et que nous avons naturellement besoin de la compagnie de nos congénères.

C’est sur cette conviction que se sont constitués les premiers espaces de coworking. Des freelances pouvant travailler depuis n’importe où choisissent de se retrouver dans ces espaces. Contrairement au salarié qui doit se rendre au bureau qu’on lui a assigné, ces travailleurs indépendants choisissent librement leur lieu de travail et implicitement la communauté professionnelle qui va avec.

Alors que dans l’entreprise traditionnelle, on se retrouve autour de l’outil, dans ces nouveaux espaces de travail, on se retrouve avec les autres. L’intentionnalité n’est pas la même et la dynamique sociale non plus.

Dans ces espaces, les nouveaux artisans numériques peuvent profiter de leur liberté sans que celle-ci ne soit synonyme de solitude. De vraies communautés professionnelles se structurent autour de nos lieux et ces communautés sont créatrices de valeur économique.

COMMENTAIRES

Le nouvel artisanat numérique place l’Homme – avec ses compétences, ses affinités et ses envies – au centre du processus productif. Celui-ci n’est plus un rouage de la machine, il reprend la maîtrise de son métier et sa production retrouve un peu du caractère sacré d’autrefois.

Les grandes entreprises n’échapperont pas à cette lame de fond, elles doivent rapidement repenser leur mode d’organisation sous peine de voir les meilleurs se détourner d’un avenir d’autrefois.

* Nous comptons en réalité des exemples d’usines – lieux de production collectifs associant une multitude d’individus et des machines – bien antérieurs au XVIIIe siècle. Elles sont généralement le fruit de la volonté du prince, des pyramides d’Égypte aux manufactures royales de Colbert. Ces dernières étaient des manufactures privilégiées et leurs règlements pris par lettres patentes. Il s’agissait d’établissements industriels et commerciaux à statut de droit public, et non de sociétés privées créées par un contrat comme celles qui fleuriront par la suite. Elles n’étaient alors que des exceptions en marge d’un système de production artisanal dominant.

Photo de couverture : Carter Yocham

Antoine van den Broek
Rédacteur en chef d’Amédée

Indépendant, frère-fondateur de Mutinerie, penseur, acteur et témoin des nouvelles formes de travail, passionné par le développement de communautés, j’aime faire des rencontres et raconter des histoires, deux activités auxquelles je peux me livrer par la grâce d’Amédée

DANS LA MÊME CATÉGORIE

Lectures recommandées

Freelances, êtes vous bien couverts en cas de pépin ? Faites le points sur votre situation !




Avec le soutien bienveillant de



Like Amédée

Retrouve Amédée sur

Les derniers Tweets

Qui est Amédée ?