“Oui, mais vous avez un métier passion” : la phrase que les freelances détestent7 minutes de lecture

Le risque quand on a la chance d’exercer son métier passion, c’est que les gens ne le voient pas comme un métier. C’est agaçant, mais c’est aussi pernicieux, parce que ça contribue à la précarisation des freelances.

Elle peut paraître anodine, mais la phrase “Oui, mais vous avez un métier passion” (dont tous les freelances passionnés ont entendu au moins une variation dans leur vie) ne l’est pas tant que ça. Elle a des effets parfois profonds sur la légitimité, la stabilité financière et la solidarité des freelances. Oui, vivre de sa passion est une chance. Mais ça ne devrait pas être un prétexte pour tous nous pousser vers le plus petit dénominateur commun.

Passionnés en quête de légitimité

Le sous-entendu derrière cette phrase, c’est que votre métier n’en est pas vraiment un. C’est-à-dire que votre expertise n’est pas prise au sérieux. Pourtant, si vous êtes passionné par ce que vous faites, il serait logique de considérer que vous êtes particulièrement calé sur le sujet. Mais voilà, derrière l’idée de passion se niche celle de plaisir. Et — ça en dit long sur la conception du travail qu’entretient notre société — le plaisir semble antinomique avec le travail. Pour beaucoup de gens, le plaisir, c’est du loisir. Et si c’est du loisir, c’est que ce n’est pas sérieux. Donc pas un métier.

Dans un article sur les freelances qui vivent de leur passion, Marjorie Bertin, journaliste radio, est très claire : “Ça me passionne complètement, mais j’ai l’impression de travailler.” D’abord parce qu’elle travaille avec d’autres, qui ont besoin qu’elle fasse son boulot pour pouvoir faire le leur. Mais aussi parce que vivre de sa passion, c’est se frotter au fait que tout métier, toute pratique intellectuelle, créative, manuelle vient avec son lot de connaissances, d’outils, de méthodes, de compétences. Cultiver sa passion, c’est acquérir une expertise précise, et précieuse. Mon métier, c’est d’écrire, dans un pays où le taux d’alphabétisme est de 99% et dans des milieux socio-économiques où l’illettrisme semble ne pas exister. Tout le monde, ou presque, sait écrire. Sauf qu’écrire, c’est aussi un vrai métier, que j’ai appris, pour lequel je n’avais pas la science infuse. C’est un métier qui a de la valeur, même si j’ai la chance qu’il me passionne.

La valeur de la passion

La question de la valeur est justement centrale dans cette petite phrase, “Oui, mais vous avez un métier passion”. Nier le niveau d’expertise qui va avec l’exercice de sa passion, c’est aussi nier la rémunération à laquelle on a droit. Sur Twitter, certains comptes se spécialisent dans la traque aux clients indélicats qui refusent de payer les freelances ce que leur travail mérite. @Pigeongratuit et @ForExposure, entre autres, partagent des captures d’écran de propositions de rémunérations plus grotesques les unes que les autres. Comme son nom l’indique, @ForExposure pointe principalement du doigt les clients qui proposent des “collaborations” en échange de visibilité. Une pratique répandue, qui peut être attirante pour des freelances débutants en quête de contacts, mais qui revient à demander du travail gratuit, ou presque.

Ce qui est intéressant avec ces témoignages, c’est que dès qu’on refuse de se plier à ces conditions, l’argument du “travail passion” arrive très vite. Les discours sont flatteurs (“Tu es tellement bon dans ce que tu fais, ça te prendra même pas 5 minutes, c’est à peine du travail”), faussement outrés (“Je pensais que tu étais passionné par ce que tu faisais, je suis déçu de voir que t’es aussi obsédé par l’argent que les autres”) ou carrément condescendants (“Je ne dis pas que tu devrais me remercier de te confier cette mission, mais elle est quand même super, je m’attendais à ce que tu fasses un effort”) — j’ai eu cette dernière verbatim. Le plaisir qu’on prendrait à travailler devient un argument pour peu ou pas payer, puisqu’après tout ce n’est pas vraiment du travail.

Défendre nos métiers

C’est un problème, évidemment, parce qu’on ne paie pas son loyer en visibilité. C’est un problème aussi parce que ça dévalue le métier. Sans jeter la pierre à ceux qui acceptent des conditions scandaleuses en début de carrière (on fait tous bien comme on peut), le fait est que si ces pratiques existent, c’est parce qu’elles marchent. Et tirer les prix vers le bas, ce n’est bon pour personne. Amandine Thiriet, comédienne et chanteuse, avait par exemple tendance à accepter des prix trop bas pour du doublage voix : “Un ami m’a alertée sur le fait qu’il y a des grilles syndicales, un niveau sous lequel il ne faut pas accepter de travailler. J’ai appris à dire non par respect pour la profession. Il y a un métier qu’il faut défendre.”

Chloé Stückelscheweiger, qui a lancé son propre cabinet de tendance, s’est aussi bradée les premières années : “Avec le recul, je ne le referais pas, c’est l’une des raisons pour lesquelles les gens n’osent pas se lancer ou se retrouvent dans des situations précaires.” Au-delà de cette responsabilité que nous avons les uns envers les autres, il y a aussi le fait que “c’est un avantage pour une entreprise de nous payer ponctuellement. Quand on est free il y a plus d’insécurité, mais du coup on devrait être mieux payés.” Et ça vaut aussi quand le travail nous passionne.

“Sois passionné et tais-toi”

Au fond, ce qui se cache derrière cette objection, c’est l’idée que parce qu’on vit de sa passion, on n’aurait pas le droit de se plaindre, c’est-à-dire de chercher à obtenir une juste rémunération, améliorer ses conditions de travail, être reconnu pour son expertise. Cette injonction maintient les freelances passionnés dans un numéro d’équilibriste délicat : d’un côté, force est de reconnaître que ceux qui vivent de leur passion sont une infime minorité de la population active, des happy fews ; de l’autre, ce n’est pas pour autant qu’ils devraient brader leurs compétences et leurs talents, car à ce petit jeu personne ne gagne.

Dans la phrase “Oui, mais vous avez un métier passion” (sous-entendu, “estimez-vous heureux”), se niche une conception du travail comme une course au “moins pire” qui a pour effet de nous atomiser et nous désolidariser. C’est pour ça que des initiatives comme Paye Ta Pige, qui donne accès aux tarifs pratiqués par la presse française vis-à-vis des pigistes, ou comme le syndicat independants.co sont importantes. C’est aussi pour cela qu’il est indispensable que les freelances soient conscients de leur valeur : individuellement, et collectivement.


Photo de couverture : Christian Erfurt

Philothée Gaymard
Journaliste indépendante

Je suis journaliste et rédactrice freelance depuis tout début 2015, après quatre ans passés chez Usbek & Rica. J’écris sur le genre, l’innovation, le développement durable et parfois un mélange de tout ça.

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