Elles se sont lancées en freelance pour suivre leur passion7 minutes de lecture

De nombreux freelances choisissent l’indépendance pour avoir le temps et les moyens de poursuivre leur passion. Avec l’aide d’une journaliste, d’une comédienne / chanteuse et d’une chercheuse en tendances / prof de yoga, Amédée explore les ramifications du travail passionné.

Quand j’ai quitté mon CDI il y a quelques années, la raison principale était que je voulais écrire, et que pour écrire j’avais besoin de temps et de flexibilité. J’ai alors rejoint les rangs des travailleurs indépendants qui cumulent un “job” freelance plus ou moins alimentaire et une activité passion. D’autres, peut-être encore plus nombreux, sautent le pas de l’indépendance pour pouvoir vivre à 100% (du moins c’est l’objectif) de ce qui les passionne. Mais comment trouver (et garder) le bon équilibre ? Comment conserver la passion intacte ? Est-il seulement possible de ne faire que ce qu’on aime ? Voici quelques pistes de réponse.

Se lancer pour être libre

Un peu comme moi (qui suis passée de journaliste en CDI à journaliste et rédactrice freelance), Chloé Stückelschweiger s’est lancée en free pour continuer le même métier : elle était salariée d’un bureau de tendances et a voulu se mettre à son compte pour avoir davantage de liberté. À l’époque, elle était dans sa “branche passion”, mais le métier n’allait pas tout à fait : “Je ne pouvais pas imaginer un travail où j’étais pas maître de mon temps et pas motivée par ce que je faisais. C’était une évidence pour moi de me lancer pour mener à bien des projets qui me tenaient à cœur.”

Une soif d’indépendance partagée par Marjorie Bertin, qui a commencé par être professeure d’université — elle enseignait l’histoire du théâtre et le tragique dans le cinéma italien : “C’est les gens qui m’ont fait changer d’avis. Pour obtenir un poste de maître de conférences il fallait faire beaucoup de réseau, alors que j’avais naïvement cru que la compétition serait intellectuelle. Alors je me suis tournée vers le journalisme culturel, qui était mon rêve d’ado.”

Amandine Thiriet, elle, est officiellement devenue freelance quand elle a quitté la France, où elle était intermittente du spectacle, pour l’Allemagne, où ce statut n’existe pas. “Je défends l’existence de l’intermittence en France, mais pour ma situation personnelle c’est pas mal l’indépendance, j’aime la liberté que ça donne.”

La liberté conquise

Quelques années plus tard, elles sont toutes les trois contentes du virage opéré. Car au-delà de la liberté et de la flexibilité, être indépendante leur a permis de développer des projets qu’elles n’auraient pas pu mener autrement. C’est très clair pour Amandine, qui est comédienne et chanteuse mais qui anime aussi des ateliers, organise des spectacles et a même récemment monté sa propre structure. Comme je suis polyvalente, c’est un statut fourre-tout dans lequel je peux tout mettre, ça me convient très bien. En tant qu’intermittente je serais obligée d’être employée ou d’avoir une compagnie” pour avoir le bon nombre de cachets.

Marjorie, elle, a gravi les échelons du journalisme culturel petit à petit : sans formation, elle a commencé par faire de la programmation à la radio, puis a obtenu de pouvoir faire ses armes avec de premières chroniques, tout en écrivant en parallèle pour des revues de théâtre. Aujourd’hui, quand elle bosse à la radio, c’est à “100% en tant que journaliste pigiste”. “Le journalisme culturel c’est le Graal”, me dit-elle. “Je suis très curieuse et avide de lire ce qui sort, d’aller au théâtre et au cinéma et je suis payée pour faire ce qui me passionne. J’économise énormément depuis que je suis journaliste !”

Chloé, elle, continue toujours la recherche en tendances, mais elle a ajouté une nouvelle corde passionnée à son arc en 2020, en devenant prof de yoga et de méditation. Au cours de ces années à son compte, elle a le sentiment d’avoir réussi à construire la vie professionnelle qu’elle voulait : “Tu peux imaginer le boulot de tes rêves quand tu es free. La seule contrainte, c’est que ça arrive aux destinataires et que ça résonne avec eux.”

Vivre à 100% de sa passion ?

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes quand on est free ? Bien sûr, nos parcours ont tous eu leur lot d’embûches et de difficultés. Après six ans en free, je me débats toujours pour maintenir le bon équilibre entre ma vie privée, mon travail alimentaire et ma passion. Je me suis frottée au burn-out et j’ai connu le vertige financier de la perte de gros clients.

Chloé, elle, n’est pas passée loin de voir son métier devenir purement alimentaire : “Quand j’ai commencé à m’intéresser aux problématiques environnementales, je me suis rendu compte que mon métier, qui avait été pendant si longtemps ma passion, ne contribuait pas à la société dans laquelle j’aurais aimé vivre.” Démotivée, elle s’est efforcée de “réinventer mon activité pour en refaire quelque chose de passionnant.” Pour pouvoir choisir des projets qui avaient plus de sens et dégager du temps pour son activité de prof de yoga, elle a notamment fait un gros travail de réévaluation de ses tarifs (elle nous en dit plus ici).

Et puis, même quand on vit de sa passion, il faut toujours composer avec la réalité, le loyer à payer qui fait accepter un projet qui ne fait pas vibrer. Amandine n’a pas de job alimentaire à proprement parler : “J’arrive à ce que mes revenus principaux viennent de ce que j’aime faire, des concerts, des pièces de théâtre, des ateliers.” Mais les coups de pouce financiers viennent parfois d’ailleurs : “Je vais faire un tournage pour une pub et je vais être payée trois fois plus que la pièce de théâtre.” Marjorie connaît aussi ce numéro d’équilibriste. Elle donne de temps en temps des cours de prise de parole dans de grands groupes de recherche : en une journée de formation, elle gagne autant qu’en un mois de piges. Pour ma part, je ne connais pas d’écrivains qui n’ont pas un autre métier : beaucoup sont enseignants, traducteurs, rédacteurs. D’autres sont serveurs, médecins, vétérinaires, responsables associatifs, bibliothécaires. Tous se battent pour trouver le temps d’écrire.

La passion, c’est la vraie vie

Au final, mes trois interviewées sont d’accord pour dire que vivre de sa passion, ça n’empêche pas d’être ancrée dans la réalité — bien au contraire. Amandine a appris à gérer son travail d’artiste comme un business : “Pour que ça marche bien, il faut passer un certain nombre d’heures à travailler à son site, des démarchages, de la compta, de la comm. J’ai appris ça avec l’indépendance : l’esprit entrepreneurial, ça veut dire croire à son projet et y passer du temps.” Marjorie ne croit pas à l’adage “fais ce que tu aimes et tu ne travailleras plus un jour de ta vie” : “Ce que je fais me passionne complètement mais j’ai l’impression de travailler. La radio c’est comme un domino, si un tombe tous les autres tombent derrière.” Mais avec la pression de ne pas laisser les autres en plan vient la joie de bosser en équipe et d’accomplir quelque chose ensemble.

Quant à Chloé, elle est formelle : “Je vis de ma passion mais je reste ancrée dans la réalité, on ne fait pas toujours ce qui nous fait vibrer.” Le plus important pour elle, moins que le métier en lui-même, c’est les valeurs qu’il charrie : “Quand tu es free tu apprends sur toi de manière accélérée : moi j’ai appris que ce qui m’intéresse c’est la recherche et la transmission. À partir du moment où j’ai ces valeurs, ça va.”


Photo de couverture : Andrew Neel

Philothée Gaymard
Journaliste indépendante

Je suis journaliste et rédactrice freelance depuis tout début 2015, après quatre ans passés chez Usbek & Rica. J’écris sur le genre, l’innovation, le développement durable et parfois un mélange de tout ça.

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