Le syndrome de l’imposteur, fléau des travailleuses indépendantes

En devenant freelances, les femmes espèrent souvent parvenir à mieux maîtriser leur temps de travail, et par là, l’articulation entre leur vie professionnelle et leur vie familiale. Mais l’isolement, la confusion des espaces domestiques et professionnels, le besoin de faire ses preuves et l’impression de n’en faire jamais assez peuvent les conduire à un syndrome de l’imposteur handicapant, et dangereux.

J’adore ce que je fais, mais j’ai en permanence l’impression de ne pas en faire assez, écrit à Amédée Louise*, devenue journaliste indépendante après 5 ans en rédaction. Pendant mes deux premières années de freelance, j’ai travaillé presque 7 jours sur 7, sans prendre de vacances. C’est là que j’ai développé mon syndrome de l’imposteur.

Comme Louise*, beaucoup de travailleuses indépendantes ont cette conviction de ne pas mériter leur réussite et/ou de ne jamais en faire assez. C’est ce que l’on nomme “syndrome de l’imposteur”, terme établi en 1978 par 2 psychologues cliniques. Ce sentiment peut se révéler handicapant lorsqu’il se traduit par une stratégie de “surcompensation” (on en fait trop en espérant prouver, à soi et aux autres, qu’on travaille suffisamment), ou de “sous-investissement” (on ne fait rien ou peu, par peur de l’échec, ou que notre incapacité fantasmée soit démasquée).

LE PERFECTIONNISME POUSSÉ À L’EXTRÊME

Les personnes souffrant du syndrome de l’imposteur sont toujours perfectionnistes, insiste Kevin Chassangre, psychologue spécialiste de cette problématique. “Les femmes concernées par ce syndrome veulent prouver qu’elles sont compétentes et elles ont alors tendance à overbooker leur agenda, indique le co-auteur de Cessez de vous déprécier ! Se libérer du Syndrome de l’Imposteur (Dunod, 2016). Elles ont une approche frénétique du travail et s’éparpillent.

« Être travailleur indépendant demande de s’adapter et d’avoir de nouvelles idées en permanence, ce qui peut être déstabilisant »

Kevin Chassangre

Psychologue

Le syndrome de l’imposteur survient souvent dans des périodes de transition, où notre mode de fonctionnement est remis en question. “Être travailleur indépendant demande de s’adapter et d’avoir de nouvelles idées en permanence. On peut alors avoir l’impression de ne jamais réussir, ce qui est déstabilisant”, explique Kevin Chassangre. Le statut de freelance offre donc un terrain fertile au syndrome de l’imposteur.

Je suis en train de me former pour être formatrice, alors que je donne des formations depuis 2 ans déjà”, se désespère Julie Réjean. Ancienne responsable fidélisation clients devenue consultante marketing freelance, la fondatrice du réseau Co-Women ressent le besoin de suivre des formations pour “certifier ses capacités”. “Sinon, je crois qu’on prendra toujours quelqu’un d’autre que moi”, explique-t-elle.

LA RÉUSSITE EST ENCORE VUE COMME MASCULINE

Les femmes sont plus sensibles au syndrome de l’imposteur dans la mesure où elles sont beaucoup plus confrontées aux stéréotypes sociaux liés à la réussite et aux normes sociétales”, révèle Kevin Chassangre.

L’image de la réussite professionnelle est reliée à des valeurs connotées masculines (courage, initiative, esprit entrepreneurial, goût du risque, dévotion à son travail, …), et les femmes ont, pour la majeure partie de l’Histoire, été cantonnées à la sphère domestique. En conséquence, elles doivent encore souvent se démener plus que les hommes si elles souhaitent que leur travail soit reconnu à sa juste valeur. Sans hiérarchie validant leur labeur, souvent isolées, celles qui sont freelances se retrouvent à redoubler d’efforts.

On est toutes concernées par le syndrome de l’imposteur, et bien plus que les hommes. Probablement parce que nous sommes toujours plus poussées qu’eux à faire nos preuves”, estime ainsi Louise*. Elle subit parfois des remarques infantilisantes de la part de sa famille, ou de clients : “Les réflexions du type « Tu es trop jeune » ou « Tu devrais t’associer à un homme pour être plus crédible » n’aident pas à me débarrasser de cette impression d’imposture.

LE POIDS DE LA CHARGE MENTALE

Même si elles travaillent, on attend aussi plus de la part des femmes dans la sphère domestique. En 2010, elles assurent encore 71 % des tâches domestiques et 65 % des activités parentales, selon l’INSEE. “Malgré la féminisation du travail, les femmes demeurent assujetties à la sphère privée. Elles exercent désormais une double journée : professionnelle ainsi que domestique et parentale”, confirme Laetitia Sibaud El Ouardy, sociologue du travail. Avec sa consoeur Lucie Goussard, elle a étudié l’articulation travail-famille chez les mères en activité continue et à temps plein (Revue française des affaires sociales, Éditions de la documentation française, 2017).

Les femmes se retrouvent ainsi aux prises de “la charge mentale”, qui désigne “le fait de penser en permanence à l’organisation des activités domestiques et parentales en dehors de leur temps d’exécution, notamment lorsqu’on travaille”.

« La tension est permanente entre la culpabilité de ne pas être suffisamment présentes pour leur famille et la culpabilité de ne pas investir suffisamment leurs projets professionnels »

Laetitia Sibaud El Ouardy

Sociologue du travail

Le risque ? Une pression psychique pouvant conduire au burn-out, notamment chez les femmes embauchées à temps plein, et les indépendantes travaillant énormément : “La tension est permanente entre la culpabilité de ne pas être suffisamment présentes pour leur famille et la culpabilité de ne pas investir suffisamment leurs projets professionnels”, note Laetitia Sibaud El Ouardy. “J’ai passé 7 années à travailler chez moi, en compagnie de mes chats, à ne parler à personne, et à culpabiliser quand je ne prenais pas le temps de faire le ménage ou tourner une machine”, avait raconté à Amédée Timtimsia, illustratrice freelance.

SAVOIR QUAND ARRÊTER DE TRAVAILLER

Les femmes freelances font face à une porosité des temps professionnels, domestiques et parentaux, ce qui renforce la menace du surmenage. “Pour elles, la difficulté à fixer des limites dans leur investissement professionnel se pose davantage du point de vue spatial et temporel, indique Laetitia Sibaud El Ouardy. Savoir quand arrêter le travail devient une compétence à part entière.

Louise* a fait un mini burn-out, en 2015 : “Même si je travaille en moyenne 12 heures par jour, j’ai toujours l’impression que je pourrais faire plus, gagner plus, et que j’ai eu tort de refuser telle mission, car ça pourrait me coûter un client. Ça m’empêche parfois de dormir.” On l’a compris : les femmes freelances ont du mal à se poser des limites, encore plus si elles souffrent d’un syndrome de l’imposteur. “Elles mettent de côté ce qui est lié au plaisir et au repos, car ce n’est pas vu comme productif, relève Kevin Chassangre. Les études montrent pourtant qu’après un temps de repos, on est beaucoup plus efficace.

En attendant que les tâches domestiques soient mieux réparties, et qu’on cesse d’en demander plus aux femmes, des solutions existent à l’échelle individuelle. “ll faut se détacher du regard des autres, accepter d’être un humain faillible et imparfait, et ne pas laisser son travail déterminer sa valeur”, défend le psychologue Kevin Chassangre, qui conseille aussi de se rapprocher de réseaux féminins professionnels pour sortir de son isolement et partager ses doutes. “L’une des clefs d’une bonne articulation travail-famille peut se situer dans l’externalisation des activités domestiques et parentales”, indique quant à elle la sociologue Laetitia Sibaud El Ouardy. Les solutions existent, encore faut-il se les accorder.

*les prénoms suivis d’une astérisque ont été modifiés

Image d’illustration : Natalia Figueredo
Image #2 : Yifei Chen

Morgane Giuliani
Journaliste indépendante

Diplômée de Science Po, je me suis lancée dans la grande aventure du freelance en 2017, devenant pigiste à Paris après quelques années dans une grande radio. Parmi mes marottes : la culture et les enjeux de société.

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