Faut-il du courage pour être freelance ?6 minutes de lecture

On entend souvent qu’il faut avoir du courage pour être freelance. Mais qu’est-ce qu’être courageux veut vraiment dire ?

C’est une affaire entendue : pour devenir freelance, il faut avoir du courage. À longueur de questions sur les forums et de posts sur Medium, le courage est vanté comme l’une des qualités indispensables du freelance, le prérequis indispensable pour quitter une vie de confort dans le salariat et enfin travailler pour soi-même. Être freelance c’est dur, nous dit-on, plus dur que d’être salarié, et donc pour le devenir, il faut être très courageux. Pourquoi le courage est-il devenu une vertu cardinale du freelancing ? Et surtout, qu’est-ce qu’être courageux veut vraiment dire ? Amédée s’est posé la question.

COURAGE OU INCONSCIENCE ?

Le sujet du courage arrive d’abord au moment de se lancer. En effet, on peut avoir tout bordé, fait une étude de marché, affiné ses compétences, avoir un carnet d’adresses bien rempli et des recommandations précieuses, devenir freelance c’est toujours un saut dans l’inconnu. Il est impossible de s’assurer de son succès à l’avance ; le risque est inévitable. Mais s’agit-il réellement de courage ? Les auteurs de fiction disent souvent qu’il faut une “dose saine d’aveuglement” (“a healthy dose of delusion”) pour se dire qu’on va écrire un livre, qu’il sera publié et qu’il sera lu. L’écrivaine de romans pour jeunes adultes Rowena Wiseman va même jusqu’à dire que “sans une dose saine d’aveuglement, je ne pense pas qu’un seul roman aurait été écrit, une seule sculpture réalisée, une seule course olympique de natation gagnée ou même un seul café inauguré.” Les vertus de la “delusion” s’appliquent à toutes sortes d’entreprises humaines, y compris à celle qui consiste à se lancer à son compte. Oui, suivez tous les conseils avisés pour minimiser les risques dans votre nouvelle carrière. Mais aussi, n’oubliez pas qu’être courageux, c’est parfois être inconscient.

LE COURAGE EST-IL UN CHOIX ?

Le mot courage, on l’entend aussi souvent dans la bouche des autres. “J’aimerais avoir le courage de me lancer, moi aussi”, ou “C’est courageux, de ne compter que sur soi-même.” C’est souvent difficile de savoir quoi répondre. Est-ce qu’on fait réellement les choses par courage ? Ou simplement parce que c’est ce qui est bon ou juste pour nous ? Dans un très beau texte, le philosophe Paul B. Preciado interroge les raisons pour lesquelles un festival lui demande d’intervenir sur le courage d’être soi. Il évoque son parcours d’homme trans, son militantisme et écrit : “Ceci est tout mon monde. Ceci est ma vie et je l’ai vécue sans courage, mais avec enthousiasme et jubilation. Mais vous ne savez rien de ma joie. Vous préférez me plaindre et m’accordez encore du courage (…).” Bien sûr, Preciado parle de choses bien plus fondamentales que d’un choix de carrière. Il parle d’identité, de rapport au corps et au monde, des façons de vivre sa vie en étant en accord avec soi-même, de politique aussi.

Mais cette idée que le courage est ce que les autres nous accordent quand ils ont peur de vivre comme nous s’applique, je crois, à beaucoup d’autres situations. Oui, il faut du courage pour se lancer dans une nouvelle carrière, pour être sans cesse le seul maître à bord, sans structure sur laquelle se reposer. Mais il en faut peut-être encore plus pour rester dans une vie de bureau qui nous rend malheureux. C’est en substance ce qu’écrit le freelance Brice Schwartz sur son blog : “Combien de fois j’entends des amis, des proches ou des personnes que je viens de rencontrer me dire que m’être lancé en freelance à la fin de mes études est ‘courageux’ ? J’ai pour habitude de leur répondre que je n’avais tout simplement pas le choix. Pour moi, il n’y a pas de choix professionnel courageux, il n’y a que des moyens de s’en sortir le mieux possible. Je n’aurais pas pu m’épanouir dans un CDI.”

LE COURAGE DES SALARIÉS

C’est là qu’on touche au cœur du problème : parler de courage, c’est porter un jugement de valeur en divisant le monde entre ceux qui en ont (les freelance) et ceux qui en seraient dépourvus (les salariés). C’est oublier, d’abord, tous ceux qui sont freelance parce qu’ils n’ont pas le choix et y sont contraints par un marché du travail bouché ou des difficultés financières. Selon une enquête menée par McKinsey en 2016 auprès de 8000 personnes aux États-Unis et en Europe, ceux-là représentent 30% des travailleurs indépendants.

C’est aussi oublier ceux qui décident de ne pas être freelance parce que ça convient mieux à leur personnalité, au domaine dans lequel ils travaillent ou même à des aspirations plus globales. On peut avoir un boulot salarié par passion, ou parce qu’il nous donne la stabilité nécessaire pour écrire un roman, fonder une famille, apprendre de nouvelles choses, voyager, etc. Et pour certains, c’est cette vie-là qui demanderait le plus de courage. Comme l’écrit Brice Schwartz, peut-être qu’un jour, moi aussi j’aurai le courage de travailler en entreprise, pour un patron et avec des collègues. Mais en attendant, j’ai besoin d’avancer seul.”

C’est une grande force que de se connaître soi-même, et cela demande du courage que de vivre en adéquation avec ses besoins et ses valeurs. La bonne nouvelle, c’est que cette vertu n’est pas réservée à une stricte catégorie de travailleurs : le courage est partout, et vous n’en aurez pas moins si, un jour, vous décidez de quitter l’indépendance pour (re)devenir salarié.

Philothée Gaymard
Journaliste indépendante

Je suis journaliste et rédactrice freelance depuis tout début 2015, après quatre ans passés chez Usbek & Rica. J’écris sur le genre, l’innovation, le développement durable et parfois un mélange de tout ça.

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