Ces boîtes qui laissent leurs salariés bosser en freelance10 minutes de lecture

Mener une activité de freelance en parallèle d’une activité salariée, c’est possible. Rencontre avec deux chefs d’entreprises qui offrent cette liberté à leurs équipes.

On oppose souvent la freelancing au salariat, comme si l’un était le contraire de l’autre. Pourtant, ces modalités du travail cohabitent de plus en plus souvent.

Lorsque qu’on évoque cette situation, on a d’abord en tête ces travailleurs qui, à l’issue de leur journée de travail salarié, enfilent leur casquette d’indépendant pour aller chercher sur les plateformes de jobbing les quelques € ou $ qui leur permettront de boucler le mois.

Si cette réalité ne peut être niée, elle n’est pas l’unique manifestation de ce phénomène de cohabitation salariat – freelancing. La gig economy n’est pas la seule concernée.

Le phénomène touche aussi des profils ultra-qualifiés ; ces experts qui constituent ce que l’on a coutume d’appeler la talent economy.

Épris de liberté et toujours en quête de nouveaux challenges, ces profils que toutes les boîtes courtisent, ont eux aussi de bonnes raisons de vouloir travailler en freelance à côté de leur job salarié : contribuer à une initiative associative, avancer avec un pote sur un projet commun, se tester sur une nouvelle mission, lancer le side-project qu’on espère un jour pouvoir mener à temps plein, ou simplement, prendre un petit shoot d’oxygène et s’aérer les méninges.

Conscient de ces enjeux, Nicolas Reboud, fondateur de Shine, néobanque pour freelances et Sylvain Tillon, fondateur de Tilkee, plateforme d’intelligence marketing et commerciale, ont mis en place des politiques originales pour permettre à leurs salariés de travailler en freelance à côté de leur CDI.

Cet article revient sur les raisons de ce choix, les modalités pratiques de cette politique, et les premiers enseignements de cette expérience novatrice.

Pourquoi permettre à ses salariés de travailler en freelance ?

La question s’est posé à Sylvain il y a deux ans, lorsque l’un des développeurs de Tilkee lui a fait part de son envie brûlante de donner un coup de main à un ami sur un projet. Soucieux de ne pas perdre cet élément talentueux, Sylvain s’est mis à réfléchir à une organisation permettant ce genre d’expérience. L’enjeu était évident : conserver les meilleurs en leur offrant ce que les autres entreprises leur refusent : la possibilité de s’investir sur différents projets à côté de leur emploi salarié.

Chez Shine, on retrouve aussi ce souci d’attractivité et de rétention des talents. Comme le dit Nicolas, ce n’est pas en enfermant les gens qu’on leur donne envie de donner le meilleur d’eux-mêmes.

Tous les contrats du monde et toutes les clauses d’exclusivités que l’on aura cru bon d’y intégrer, ne suffiront jamais à empêcher le départ de celui ou celle qui a envie d’autre chose. Pour garder les meilleurs, le mieux reste encore de leur faire confiance.

Autre intérêt pour Shine : mettre ses salariés dans la position de ses clients freelances. Choix de la structure juridique, expérience de vente, pilotage de projets, formalités administratives, les salariés de Shine, lorsqu’ils agissent en freelance, se posent les mêmes questions que les clients qu’ils travaillent à satisfaire dans le cadre de leur activité salariée. Un dédoublement qui leur permet de mieux comprendre les enjeux de ces derniers.

Sylvain, comme Nicolas, souligne un autre point intéressant : l’essaimage de bonnes pratiques grâce à ces électrons libres.

En mission chez leurs clients, ces salariés-freelances découvrent d’autres manière de faire et en reviennent enrichis et grandis.

Cette perméabilité permet à Tilkee et à Shine d’intégrer des usages et des idées qu’ils pourront mettre au service de leur boite.

Autre bonne raison : ces missions freelances participent à la formation continue de leurs salariés.

En sortant de leur CDI, de ses certitudes et de son confort, les salariés-freelances sont obligés de se challenger sur des métiers ou des outils nouveaux.

Comme tous les freelances, ils sont obligés de se former en continu et d’aller creuser de nouvelles expertises. Ils reviennent ensuite au bercail avec ces compétences nouvelles qu’ils ont été éprouver à l’extérieur.

Comment cela se passe-t-il en pratique ?

Pour ce qui est de l’implémentation Sylvain et Nicolas, s’y sont pris différemment.

Chez Tilkee, les salariés ont la liberté de travailler aux 4/5eme et de prendre jusqu’à 5 semaines de congés sans solde sur un an. Ils peuvent travailler pour qui ils veulent à condition, bien entendu, d’éviter les concurrents de Tilkee. Aujourd’hui, c’est une douzaine de salariés (sur les 35 que compte Tilkee) qui profitent, chacun à sa mesure, de la liberté offerte par Sylvain ; celui-ci pour monter un side-project avec un ami de longue date, celui-là pour consacrer une journée par semaine au dressage de chien d’aveugles.

Nicolas a structuré cela différemment : il accorde à ses salariés un jour par mois pour bosser sur leurs projets freelance, cette journée étant offerte par la boite. Tous les salariés en profitent et ils n’ont pas à en rendre compte à qui que ce soit. Pour que tout cela se passe dans un cadre contractuel propre, Shine a renoncé dans ses contrats de travail à la traditionnelle clause d’exclusivité qui interdit normalement aux salariés de travailler pour quelqu’un d’autre que son employeur. Les clauses de non-concurrence et de confidentialité ont été maintenues. Le jour de freelancing est considéré dans le contrat comme un jour de congé supplémentaire. Pour encourager d’autres boîtes à prendre ce genre d’initiative, Shine a d’ailleurs mis ses contrats de travail à disposition de tous. Vous pouvez les retrouver ici et ici.

Les enseignements de cette expérience

Pour Sylvain comme pour Nicolas, les objectifs d’attractivité RH, de rétention des talents, de diffusion de bonnes pratiques et de formation continue semblent être atteint.

Turnover minimum, salariés engagés, marque employeur attrayante, innovation constante, les deux chefs d’entreprises ne regrettent pas le choix qu’ils ont fait.

Sur les modalités pratiques, il y a bien entendu des choses à ajuster. Un jour par mois pour des missions freelance, ce n’est pas évident à gérer. Difficile de mener à bien une véritable activité. Il faut probablement se cantonner de toutes petites missions one-shot ou à du bénévolat. Un constat partagé par Nicolas qui fera le bilan de cette première année de freelancing-salarié en janvier prochain.

Du côté de chez Tilkee, même s’il y a bientôt deux ans d’historique, on continue à réfléchir à la question. Les salariés avaient notamment la possibilité de consacrer une heure par jour de travail au bureau à leur projet freelance. Une proposition intéressante sur le papier, mais pas forcément pratiques au quotidien : pas le temps de prendre cette heure dans une journée de travail déjà bien chargée ou risque de glissement d’une heure à trois heures quand on est sur sa lancée…

Peut-être que cet article donnera à ces deux chefs d’équipes atypiques l’envie d’échanger sur leurs expériences respectives.

Au-delà du contrat de travail, le contrat de carrière

Voilà finalement comment on pourrait synthétiser la démarche de Sylvain et Nicolas.

Au-delà du contrat de travail et du poste salarié du moment, il s’agit pour ces entreprises d’aider leurs salariés à grandir comme professionnels en les encourageant à déployer leurs ailes, et en leur permettant de se valoriser personnellement, pas seulement dans leur entreprise, mais aussi à l’extérieur de celle-ci.

Le salarié pourrait très bien partir, mais il choisi de rester. Chaque nouvelle journée au bureau est un nouvel engagement, un “ouirenouvelé.

Paradoxalement, c’est en leur laissant la liberté d’aller voir ailleurs que ces entreprises ouvertes s’assurent la fidélité à long terme de leurs salariés.

Chacun en tirera les conclusions qui l’arrangent.

Photo de couverture : Aaron Clinard
Photo #2 : Priscilla Du Preez

Antoine van den Broek
Rédacteur en chef d’Amédée

Indépendant, frère-fondateur de Mutinerie, penseur, acteur et témoin des nouvelles formes de travail, passionné par le développement de communautés, j’aime faire des rencontres et raconter des histoires, deux activités auxquelles je peux me livrer par la grâce d’Amédée

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