Jouer sa peau en freelance8 minutes de lecture

Jouer sa peau ! Voici un sentiment familier à nombre de freelances. C’est aussi le titre d’un livre de Nassim Nicholas Taleb. Voyons ce que nous pouvons retenir de cet ouvrage…

Par “jouer sa peau”, l’auteur entend “s’exposer aux conséquences de ses actes” : quand on fait une des erreur, on en paie le prix.

Cela pourrait sembler être le sort de tout un chacun, mais ce n’est pas le cas.

Pour clarifier cette notion, voici quelques exemples de professions où ne joue pas vraiment sa peau.

L’auteur prend l’exemple d’un banquier qui aurait, par ses mauvais investissements, provoqué des pertes que l’État aurait ensuite épongés, dans l’esprit “crise des subprimes”… Ce banquier ne joue pas sa peau. Il n’y a pas de lien entre son action et la conséquence de son action. Il ne porte finalement aucun risque.

De la même manière, les universitaires peuvent se permettre de professer toutes sortes de théories sans jamais avoir à payer si ces théories s’avèrent fausses ou inopérantes. Un économiste pourra écrire des centaines de pages, faire le tour des plateaux télé et vendre des centaine de milliers d’exemplaires de son livre, sans avoir à se soucier de l’efficacité de ses prescriptions. Pour lui ça ne changera rien.

Il en va de même pour les hommes politiques. À l’issue de leurs mandats, ils pourront passer dans le privé où leur salaire augmentera, même si les décisions qu’ils ont pris alors qu’ils étaient aux commandes se sont avérées être mauvaises pour les citoyens qu’ils sont censés servir.

Pour finir, on pourrait aussi prendre l’exemple d’un Président de la République envoyant des militaires en opération. Ce n’est pas lui qui met sa vie en jeu. Cela nous semble normal aujourd’hui, mais cela n’a pas toujours été le cas. Les empereurs romains dirigeaient leurs légions et ils mouraient généralement sur le champ d’honneur quand ils n’étaient pas carrément assassinés au saut du lit. Derrière chacune de leurs actions, ils jouaient leurs peaux. Littéralement. 

Voici quelques idées du livre de Nassim Taleb qui résonnent particulièrement avec la réalité du freelance.

Le freelance apprend vite car il joue sa peau

Au niveau individuel, jouer sa peau nous force à apprendre vite. Le risque est un formidable moteur de développement. On doit s’en sortir, on n’a pas le choix. Pour apprendre une langue étrangère, le mieux reste d’aller vivre dans le pays où l’on parle cette langue ; une fois sur place, on n’aura pas le choix : pour s’en sortir, il faudra apprendre la langue. 

Le danger nous rend plus intelligents. De nombreux freelances devraient se retrouver dans cette assertion. Tous les freelances se sont retrouvés à un moment ou à un autre dans une situation où ils devaient apprendre de nouvelles choses rapidement pour mener à bien une mission.

Apprendre sur le tas fait partie intégrante de la carrière d’un freelance, et on apprend d’autant plus vite qu’on doit impérativement trouver la solution nous-même.

L’auteur parle aussi du fait de déléguer. Il nous invite à déléguer le moins possible, car déléguer c’est retirer son âme de son travail, retirer sa peau du champ de bataille, ne plus être directement responsable de sa production.

À revenu égal, le freelance et le salarié ne sont pas égaux

Nous avons trop souvent une idée statique de l’égalité.

Marcel gagne autant que Marie, ils sont donc égaux sur le plan économique. Nassim Taleb nous invite à revoir cette conception simpliste en intégrant la question du risque dans la balance. Marcel est en CDI, il a la garantie d’un salaire connu chaque mois, et s’il se fait licencier, il touchera des indemnités. Marie qui est freelance doit elle supporter un risque beaucoup plus important pour la même rémunération : elle peut perdre ses clients pour toutes sortes de raisons et se retrouvera sans revenus lorsque ses missions prendront fin. À revenu égal, Marcel et Marie ne sont pas égaux.

On oublie trop souvent le facteur de risque quand, a posteriori, on compare la rémunération d’un freelance avec celle d’un salarié.

Le freelance est Lindy

L’effet Lindy est une théorie selon laquelle l’espérance de vie future d’une chose non-périssable, implique une espérance de vie restante plus longue à chaque fois qu’elle survit à une période de temps. Si un objet est sous l’effet Lindy, son taux de mortalité diminue. Wikipédia

On disait à Broadway, qu’une pièce jouée 100 fois aurait une forte probabilité d’être jouée 200 fois et qu’une pièce jouée 200 fois aurait une forte probabilité d’être jouée 400 fois.

Vous voyez l’idée…

Et bien, il semblerait qu’il en aille de même pour les freelances.

Un freelance qui a réussi à survivre 3 ans a pas mal de chances d’être encore là dans 3 ans, un freelance en activité depuis 6 ans sera probablement toujours freelance dans 6 ans…

Le taux de “mortalité” d’un freelance a tendance à baisser avec temps.

Le costard de fait pas le freelance

Nassim Taleb aborde aussi la question des apparences et nous encourage à faire confiance en ceux qui ont une “mauvaise” apparence, car cette mauvaise apparence est la preuve d’une capacité de survie. Ils ont réussi à survivre malgré leur apparence non-conforme.

Pour illustrer son propos, il prend l’exemple de deux chirurgiens. L’un a vraiment l’air d’un chirurgien, l’autre a une tête de boucher. Lequel choisissez-vous pour vous opérer ? Nassim Taleb nous conseille de choisir celui qui ressemble à un boucher, car on peut être sûr qu’il n’est pas là pour son look ou pour des concessions faites aux apparences et au système. Il est simplement là parce qu’il est bon ! Didier Raoult, quand tu nous tiens…

Ce rapport aux apparences est intéressant quand on envisage le cas du freelance surtout en perspective de celui du salarié. Obligé de se conformer aux codes de son organisation, le salarié aura tendance à mettre plus de distance entre ce qu’il est et ce qu’il doit avoir l’air d’être. Mais qui se cache vraiment derrière ce tailleur strict qui suggère la compétence ?

À l’inverse, le freelance, peut se permettre d’être entièrement lui-même dans sa manière de se vêtir, comme dans sa manière de s’exprimer ou de (ne pas) se raser.

Cette transparence relative du freelance est un gage de confiance pour ses clients.

Bien entendu les codes peuvent être utilisés à rebours : un barbu en hoodie, avachis sur un vieux canapé à la dérive n’est pas forcément le développeur de génie que vous auriez envie qu’il soit… 

Dans tous les cas, méfions nous des apparences.

L’habit ne fait pas le moine.

Le résumé détaillé de Jouer sa peau.

Photo de couverture : Nosiuol
Photo #2 : Enrique Fernandez 

Antoine van den Broek
Rédacteur en chef d’Amédée

Indépendant, frère-fondateur de Mutinerie, penseur, acteur et témoin des nouvelles formes de travail, passionné par le développement de communautés, j’aime faire des rencontres et raconter des histoires, deux activités auxquelles je peux me livrer par la grâce d’Amédée

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